Sûreté nucléaire: Greenpeace épingle la fragilité des piscines à combustible qui ressemblent à «des hangars agricoles»

NUCLEAIRE L’ONG Greenpeace a remis aux autorités, ce mardi, un rapport alarmiste sur la sûreté des centrales nucléaires en France. La sécurité des piscines à combustibles, où refroidissent de la matière hautement radioactive, pose particulièrement question...

Fabrice Pouliquen

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L'un des quatre bassins d'entreposage du combustible à La Hague (Manche).

L'un des quatre bassins d'entreposage du combustible à La Hague (Manche). — KENZO TRIBOUILLARD / AFP

  • Le rapport des sept experts pointe la fragilité des piscines d’entreposage des combustibles usagés, « le bâtiment qui contient pourtant le plus de radioactivité dans une centrale nucléaire », juge Greenpeace.
  • Le rapport demande de renforcer la sûreté de ces piscines, quitte à les couvrir d’une chappe de béton supplémentaire comme il est prévu de le faire sur le futur EPR de Flamanville.
  • Une opération qui coûterait un milliard d’euros par piscine évalue le rapport.

« Disons le clairement, ce sont des hangars agricoles »… Voilà comment Yannick Rousselet, chargé de campagne nucléaire à  Greenpeace qualifie les piscines de stockage de combustible nucléaire en France. Vous n’aimeriez pas y nager : dans ces bâtiments est entreposé le combustible nucléaire usagé, c’est-à-dire la matière radioactive (plutonium, uranium...) qui a permis au réacteur de produire de l’énergie. Ce combustible usagé, hautement radioactif, dégage encore une forte chaleur à la sortie du réacteur et doit être plongé deux à trois ans dans ces piscines le temps de refroidir en vue, ensuite, d’être retraité.

Des piscines sensibles

Il y a une piscine par réacteur en France (soit 58), plus quatre bassins au sein du centre de retraitement de déchets nucléaires de La Hague (Manche). « Dans les quatre piscines de La Hague, on trouve autant de combustible usé entreposé qu’il y a de combustible chargé ou en refroidissement dans les 58 réacteurs d’EDF », note Greenpeace pour souligner le caractère sensible de ces installations.

Or, c’est là que le bât blesse. Ce mardi, l’ONG a rendu public le résumé d’un rapport choc réalisé à sa demande et pendant près de deux ans par sept experts sur la sécurité des centrales nucléaires françaises et belges en cas d’actes de malveillance.

Le rapport déplore de sérieuses lacunes et cible un point faible : ces fameuses piscines d’entreposage du combustible. Celles-ci sont accolées aux réacteurs, « mais alors que le bâtiment qui abrite le réacteur est doté d’une enceinte de confinement renforcée, les bâtiments abritant les piscines de combustible usé sont des installations fragiles très mal protégées face au risque d’actes de malveillance extérieure », expliquent les sept experts.

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Yannick Rousselet pointe tant l’épaisseur de la paroi des bâtiments abritant les piscines (30 cm de béton) que l’absence de dispositifs les protégeant d’une chute d’avions. Yves Marignac, l’un des sept experts du rapport, directeur de Wise-Paris, une agence de conseil sur le nucléaire et l’énergie, ramène alors aux années de construction des centrales françaises, soit les années 1970-1980 pour grand nombre d’entre elles : « A cette époque, la menace terroriste n’était absolument pas prise en compte, personne n’imaginait par exemple un scénario d’une attaque par les airs. Toute l’attention se portait alors sur le risque causé par la fusion du cœur du réacteur. »

La crainte d’une brèche dans la piscine

Le rapport commandé par Greenpeace a alors travaillé sur plusieurs scénarios d’attaques terroristes. Crash d’un avion civil détourné par des terroristes ou d’un hélicoptère chargé d’explosifs, un tir de roquette antichar, ou même une attaque en interne par des terroristes infiltrés soit au sein d’EDF, qui exploite le parc nucléaire français, soit au sein d’une entreprise sous-traitante.

Ces scénarios, pas impossibles dans le contexte actuel, sont de mesure à créer une brèche dans une piscine à combustible, note le rapport. « C’est le phénomène que nous craignons le plus d’un point de vue sûreté, poursuit Yves Marignac. Cette brèche est potentiellement catastrophique si elle va jusqu’à provoquer une fuite de l’eau contenue dans la piscine. Dès lors qu’on perd cette eau, on perd en capacité de refroidissement des combustibles et on s’expose à un risque d’incendie rapide, ces combustibles pouvant s’enflammer sous l’effet de leurs propres chaleurs. Cet incendie dégagerait des quantités importantes de matières radioactives. »

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Pour David Boilley, l'un des experts du rapport, président de l' Acro, un laboratoire citoyen qui surveille la radioactivité de l'environnement, un incendie dans une piscine de combustible pourrait  "provoquer une catastrophe nucléaire majeure (...) plus gave encore que celles survenues à Fukushima, où les vents favorables ont poussé vers la mer une grande partie des nuages toxiques.»

Les conditions pourraient être moins favorables et David Boilley s'alarme alors des incidences d'une attaque sur une centrale proche d’un grand bassin de population (la centrale du Bugey près de Lyon par exemple) ou proche de sites classés Seveso, comme la centrale de Gravelines.» 

« Un tel accident nécessiterait des évacuations massives de la population, dans un rayon potentiellement supérieur à kilomètres, ce qu’aucun pays européen n’est en mesure de faire aujourd’hui, explique l’expert.

« Penser génie civil plus que mesures de protection physiques »

Le rapport a été remis aux hautes autorités gouvernementales. EDF a d'ores et déjà réagi, affirmant que « les centrales nucléaires sont sûres, bien surveillées, et très bien protégées ». « La résistance des installations nucléaires au risque d’actes de malveillance ou de terrorisme est réévaluée en permanence, affirme l’entreprise. Plusieurs centaines de millions d’euros ont été dépensées ces trente dernières années et 720 millions d’euros supplémentaires sont prévus sur la période 2015-2023. »

EDF insiste sur « la surveillance de l’espace aérien et l’interdiction de survoler les centrales, la présence pour chaque centrale d’un personnel dédié et formé à la surveillance des installations, appuyé par un peloton d’un millier de gendarmes spécialisés qui assurent une présence 24h/24 sur l’ensemble des centrales nucléaires françaises, ou encore le déclenchement d’une enquête de préfecture sur chaque personne amenée à entrer sur une centrale nucléaire… » « Mais comme toujours, on parle mesures de protection physique, déplore Yannick Rousselet. Nous parlons, nous, de génie civil, c’est-à-dire de la robustesse des infrastructures nucléaires françaises pour résister à des agressions externes. »

« Nos centrales sont sûres » répond EDF

Pour Greenpeace, ce point est le grand oublié de la filière nucléaire française, « on ne tient pas compte de la capacité des infrastructures à répondre aux catastrophes naturelles, la résistance au séisme par exemple. » Yannick Rousselet évoque alors l’EPR de Flamanville, en construction. Il prévoit lui d’inclure la future piscine du site avec le réacteur sous « une coque anti-avion », une chape en béton supplémentaire qui le protège d’une chute d’avion. Le rapport préconise alors que l'ensemble des piscines d’entreposage du combustible bénéficient de cette même protection renforcée… « ce qui coûterait 1 milliard d’euros par piscine », évalue Yves Marignac.

« L’EPR de Flamanville intègre les derniers standards de sécurité, mais cela ne veut pas dire que les piscines à combustible sur nos autres centrales ne sont pas sûres, répond EDF. Nos études de sûreté montrent que nos installations, réacteurs comme piscines, résistent bien à une chute d’avion ou à un séisme de grande ampleur. »