«Monsanto papers» ou comment les lobbies industriels manipulent la science

SCIENCE Des documents internes consultés par «Le Monde» montrent comment Monsanto a utilisé la technique du ghostwritting comme outil de désinformation sur le dossier controversé du glyphosate….

Fabrice Pouliquen

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Entrée du siège de Monsanto, à Creve Coeur au Missouri en avril 2014

Entrée du siège de Monsanto, à Creve Coeur au Missouri en avril 2014 — Juliette MICHEL AFP

  • Des documents internes à Monsanto montrent que le ghostwritting était une méthode utilisée par le géant de l’agrochimie pour contrer les informations dénonçant la toxicité du glyphosate.
  • Le ghostwriting consiste à faire écrire des études par ses employés mais à les faire signer par des scientifiques de renom pour donner du crédit au texte.
  • Les lobbies et les multinationales utiliseraient d’autres méthodes de manipulation scientifique dans leur intérêt. Notamment pour gagner du temps.

Ghostwriting… La pratique consiste pour une entreprise à faire rédiger une étude qui va dans ses intérêts par ses propres employés, mais à la faire signer par des scientifiques de renom. Ceux-ci, rémunérés pour l’occasion, offrent alors le prestige de leur réputation à la publication.

Cette forme grave de fraude scientifique est au cœur des « Monsanto Papers », enquête du Monde dont le premier volet a été publié ce mercredi et dont le deuxième sort ce jeudi. Le quotidien a plongé dans des milliers de pages de documents internes que la multinationale a été contraints de rendre publics à la suite de procédures judiciaires aux Etats-Unis.

Ghostwriting, une pratique courante ?

Le quotidien démontre comment Monsanto a eu recours au ghostwriting pour contrer les informations dénonçant la toxicité du glyphosate, herbicide qui entre dans la composition du Round-up, son produit phare.

Le ghostwriting n’est pas une pratique nouvelle. Le philosophe Roger Lenglet, spécialiste des lobbies et coauteur de L’armoire est pleine, les rapports enterrés de la République(édition First), la décrit même comme « l’un des pilliers du lobbying moderne né aux Etats-Unis dans les années 1920-1930 ». Le secteur pharmaceutique en est aujourd’hui particulièrement friand. Et ailleurs ? « C’est tout le problème du ghostwriting, c’est très difficile de prouver qu’il existe, fait remarquer Stéphane Horel, journaliste d’investigation pour Le Monde et auteure de Intoxications (Editions La Découverte), une enquête sur l’influence des lobbies sur le dossier des perturbateurs endocriniens. Demandez à un scientifique s’il a été payé pour mettre juste son nom sur un rapport, il y a peu de chance qu’il vous réponde "oui". »

En cela, les « Monsanto Papers » sont intéressants, poursuit Stéphane Horel. « Dans

ces archives internes, on découvre avec stupeur que le terme ghostwriting est utilisé de manière complètement décomplexée entre employés de Monsanto, ce qui amène à s’interroger sur l’ampleur du recours à cette technique dans le domaine de l’agrochimie. »

« Manufacture du doute » et recherches leurres

Le 29 novembre dernier, près de 100 scientifiques américains et européens avaient publié une tribune dans Le Monde, contre la « manufacture du doute », cette méthode qui consiste « pour des individus dans le déni de la science ou financé par des intérêts industriels » à déformer « délibérément des preuves scientifiques afin de créer une fausse impression de controverse ». Ces scientifiques dénonçaient particulièrement les pressions des industriels de l’agrochimie pour enterrer une réglementation visant à limiter l’utilisation des perturbateurs endocriniens. « Mais on pourrait prendre aussi l’exemple de l’amiante, du réchauffement climatique, de médicaments controversés, du tabac… », liste Roger Lenglet.

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Le ghostwriting est l’une des stratégies de cette manufacture du doute. Il y en a d’autres. Les recherches leurres par exemple, prisées par l’industrie du tabac. « Il s’agit ici plus de détourner l’attention, explique Stéphane Horel. Quand tout le monde s’inquiétait du danger du tabagisme passif par exemple, elle finançait des travaux scientifiques sur les polluants intérieurs. »

Le recours à des leaders d’opinion est aussi parfois utilisé. « Aux Etats-Unis, dès la naissance de la télévision, des scientifiques intervenaient en blouse blanche pour raconter que le tabac était très bon pour les poumons », raconte Roger Lenglet. Pratique désuète ? Pas tant que ça. Dans les Monsanto Papers, Le Monde évoque le cas du biologiste américain Henry Miller, auteur de nombreuses tribunes dans la presse américaine, où il vantait les mérites des OGM et des pesticides. « Les documents déclassifiés le montrent sans ambiguïté : certains écrits de Henry Miller étaient en réalité concoctés par une équipe qui s’y consacrait au sein de Monsanto », écrit le quotidien.

Garder le contrôle sur les normes

Mais cette manufacture du doute ne vise pas tant à influer sur l’opinion publique. Pour Martin Pigeon, de l’ONG Corporate Europe Observatory, qui travaille sur l’influence des lobbies industriels, « le gros des efforts des lobbies vise à garder une influence sur l’élaboration des normes réglementaires, celles qui vont faire que leurs produits vont être autorisés ou non sur le marché ». « Pour des firmes qui vendent des produits dangereux, leur but est de maintenir leur produit le plus longtemps sur le marché », le rejoint Stéphane Horel.

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Semer le doute, ce peut être alors une manière de gagner du temps. Sur les perturbateurs endocriniens par exemple, les lobbies ont obtenu de la commission européenne qu’elle lance une étude d’impact, ce qui a permis de repousser les échéances. « Une autre stratégie est de complexifier à outrance un dossier pour décourager l’instauration de toute nouvelle norme, poursuit Roger Lenglet. Vous voulez interdire un produit décrété dangereux ? Les industriels concernés vous rétorquent alors que, sur ce produit, il existe 15 variétés, qu’il n’a pas été prouvé qu’elles sont toutes nocives et que, de toute façon, les effets ne sont pas les mêmes suivant la dose, les conditions d’exposition, etc. »

Mettre la science à l’abri de l’influence privée

Pour Martin Pigeon, ce dossier glyphosate montre alors l’urgence « de sortir l’évaluation des produits industriels de la main des lobbies. Il faut absolument qu’elle soit faite par des laboratoires indépendants et que les résultats de l’évaluation soient publiés dans des revues à comité de lecture. » Bref, mettre la science à l’abri de l’influence privée.

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Dans leur tribune publiée dans Le Monde le 29 novembre dernier, les 100 scientifiques signataires demandaient déjà, sur le dossier des perturbateurs endocriniens, « la création sous les auspices de l’ONU, d’un groupe ayant le même statut international et les mêmes prérogatives que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ». « Ce groupe serait chargé d’évaluer les connaissances scientifiques destinées aux responsables politiques dans l’intérêt général. » « La réflexion est toujours en cours », indique Stéphane Horel qui suit ce dossier.