« La moitié des espèces de primates en Afrique voient leur population baisser »

ANIMAUX Braconnage, déforestation, pollution… Les primates, chimpanzés en tête, sont malmenés par l’homme. La Société africaine de primatologie vient de voir le jour pour tenter de stopper l’hémorragie. Une bonne nouvelle selon la primatologue française Sabrina Krief...

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Jeune chimpanzé mange dans un Ficus natalensis. Kibale National Park, Ouganda.

Jeune chimpanzé mange dans un Ficus natalensis. Kibale National Park, Ouganda. — Jean-Michel Krief

  • La Société africaine de primatologie a été crée cette semaine avec pour mission de lutter contre la disparition des singes en Afrique.
  • Un tiers de la centaine d'espèces de primates qu'abrite l'Afrique sont menacées directement, et la moitié ont une population en déclin.

Abidjan, en Côte d’Ivoire, accueillait cette semaine un grand congrès international de primatologues pour lutter contre la disparition des singes en Afrique, des chimpanzés en particulier. Le congrès, qui a réuni 150 scientifiques africains, s’est achevé jeudi et a vu naître la première Société africaine de primatologie sur le modèle de ce qui a été lancé, avec succès, au Brésil en 1971.

La primatologue Sabrina Krief, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et responsable de la station de recherche de Sébitoli dans le parc de Kibalé en Ouganda, explique à 20 Minutes en quoi c’est une bonne nouvelle.

En quoi la création de cette Société africaine de primatologie est un moment marquant ?

C’est une superbe initiative. Cette nouvelle société pourra aider à fédérer les chercheurs africains, échanger des connaissances, faire des états des lieux plus réguliers, trouver des budgets, former des jeunes… Mais l’espoir est aussi de mobiliser à plus grande échelle sur le sort des singes en Afrique. Les citoyens comme les gouvernements. Il y a déjà des prises de conscience, mais c’est disparate d’un pays à l’autre. La Société internationale de primatologie lançait déjà régulièrement des alertes, mais ces appels auront sans doute plus d’impact s’ils émanent de scientifiques africains.

La situation est si critique que cela pour les primates en Afrique ?

Pas seulement en Afrique. Une étude a fait l’état des lieux des populations de primates dans le monde en début d’année. On estime à 500 le nombre d’espèces dans le monde, dont plus d’une centaine en Afrique. Un tiers des espèces africaines sont menacées directement et la moitié ont une population en déclin. Les lémuriens ou les cercopithèques de l’Hoest sont concernés, mais aussi les gorilles et les chimpanzés dont le sort attire beaucoup l’attention. Ce sont les espèces les plus proches de l’homme et on se dit: «Si on n’arrive pas à les protéger elles, comment fera-t-on pour nous protéger nous?».

Combien de chimpanzés dénombre-t-on aujourd’hui ?

C’est difficile à dire et on manque de recul. Les premières études sur les grands singes ont commencé dans les années 1960 avec Jane Goodall et il s’agissait d’études de comportements et non pas de recensements. Mais on estime que pour chacune des six espèces de grands singes*, la population a diminué de 50 % en un demi-siècle. Les chimpanzés, qui ne vivent que dans les forêts tropicales africaines, sont entre 200.000 et 300.000 individus aujourd’hui, répartis sur 21 pays. Mais autant que leur nombre, c’est la dégradation de leur habitat par les activités humaines qui inquiètent. Dans certains pays d’Afrique, leur territoire s’est considérablement réduit. Dans le parc de Kibalé, il reste un petit millier de chimpanzés.

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Pourquoi les populations de primates baissent ?

Leur habitat est déjà menacé par la déforestation. Ce n’est pas seulement dû à l’industrie du bois, c’est aussi le développement agricole qui empiète sur les territoires forestiers. L’exploitation de minerais, comme le coltan utilisé pour fabriquer nos smartphones, concourt aussi à détruire leur habitat. Les chimpanzés sont aussi victimes du braconnage. Directement ou indirectement. Les chimpanzés sont chassés pour leur viande dans certains pays d’Afrique. Mais en Ouganda, où l’on ne mange pas de viande de chimpanzés, ils se prennent souvent dans les pièges posés à destination d’autres espèces. Dans le parc de Kibalé, je suis plus particulièrement un groupe d’une centaine de chimpanzés. 30 % des individus de cette communauté se retrouvent avecun bras ou une jambe manquant à cause de ces pièges. Enfin, la pollution environnementale impacte aussi les chimpanzés. Toujours au sein de la communauté que je suis, un quart des chimpanzés ont des malformations faciales, souvent au niveau du nez. Ils n’ont qu’une narine par exemple ou un bec-de-lièvre. Nous venons d’identifier un lien entre ces malformations et une exposition aux pesticides utilisées dans les zones agricoles voisines.

Pourquoi faut-il à tout prix sauver les chimpanzés ?

Comme pour chaque espèce menacée, il en va tout d’abord du maintien de la biodiversité. Le chimpanzé peut vivre 50 à 60 ans en milieu naturel sur un territoire relativement vaste. C’est une espèce parapluie : si on arrive à le préserver, à lui maintenir de bonnes conditions de vie, on est certains aussi d’assurer la survie de nombreuses autres espèces animales. D’autres primates mais aussi des rongeurs, des oiseaux… Le chimpanzé est aussi une espèce clé de voûte pour l’écosystème. C’est un animal de grande taille qui se nourrit de fruit que la plupart des espèces vivant autour de lui ne peuvent pas attraper. Non seulement il les mange, mais il dissémine aussi un peu partout les pépins et les noyaux.

Mais il y a aussi un intérêt un peu plus anthropocentrique à préserver les chimpanzés. On a encore énormément à apprendre de ces animaux qui nous sont très proches génétiquement. Je travaille notamment sur l’ automédication chez les chimpanzés, avec l’objectif de comprendre comment l’homme a découvert la médecine, comment il a réussi à s’harmoniser avec son environnement et trouver des plantes pour améliorer sa santé. Mais ce n’est qu’un exemple : d’autres chercheurs travaillent sur l’origine de la violence chez l’homme.

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Voyez-vous tout de même des améliorations dans la préservation des primates ?

J’aimerais être optimiste, mais on voit assez peu de changements venir. On le voit, de plus en plus d’articles scientifiques tentent de tirer la sonnette d’alarme, et pas que sur les primates d’ailleurs. C’est vraiment le moment d’agir et en ça, la création d’une Société africaine de primatologie peut être une bonne nouvelle. J’ai un autre motif de satisfaction : nous observons une certaine aptitude des chimpanzés à répondre aux menaces issues des activités humaines. Une route nationale très fréquentée traverse notamment le parc de Kibalé. On s’est rendu compte qu’ils utilisent des stratégies autrefois utilisées pour prévenir la prédation pour passer cet obstacle. Ils se mettent en bipédie, les mâles dominants encadrent les individus les plus vulnérables…

*Les gibbons, les chimpanzés, les bonobos, les gorilles, les orangs-outans