Méditerranée: Un coyote des mers, pour éviter les baleines, bientôt imposé aux bateaux français?

ANIMAUX Les collisions entre baleines et bateaux sont l’une des causes principales non naturelles des cétacés en mer Méditerranée. Le logiciel Repcet, que 45 navires devront installer avant le 1er juillet, vise à y remédier…

Fabrice Pouliquen

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Un rorqual fait rapidement surface en mer Méditerranée en 2002.

Un rorqual fait rapidement surface en mer Méditerranée en 2002. — DOMINIQUE FAGET / AFP

Les rorquals et cachalots de la Méditerranée respirent sans doute un peu mieux. A compter du 1er juillet, 45 navires devront obligatoirement s’équiper de Repcet, un logiciel qui permet d’éviter les collisions avec les baleines, première cause de mortalité non naturelle chez les grands cétacés.

Les rorquals sont les plus touchés. Ces mastodontes des mers pèsent entre 40 et 50 tonnes. Lancés, ils peuvent atteindre des vitesses non négligeables, mais ils sont lents au démarrage et, « ne peuvent pas toujours esquiver un bateau repéré au dernier moment », explique Morgane Ratel, coordinatrice projets à Souffleurs d’écume, l’association varoise qui a coconçu Repcet.

Carte du sanctuaire Pélagos en mer Méditerrannée.
Carte du sanctuaire Pélagos en mer Méditerrannée. - Sanctuaire Pelagos

Entre 8 et 40 rorquals tués chaque année

Entre 8 et 40 rorquals succomberaient ainsi chaque année des suites d’une collision avec un navire sur une population de 1.000 individus estimés dans le sanctuaire Pelagos.

Cette fourchette est évasive, « parce que le phénomène est compliqué à quantifier », indique l’océanologue Denis Ody, responsable du pôle océan et côte à WWF. Sur un bateau de 200 mètres, le choc n’est même pas perceptible. L’équipage s’en rend compte au port lorsque le cétacé est resté coincé à la proue du navire. Mais le plus souvent, le cétacé disparaît au fond des océans sitôt après la collision. »

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D’où cette volonté de généraliser Repcet. Il s’agit de l’une des mesures de la loi sur la reconquête de la biodiversité de Ségolène Royal. Quarante-cinq bateaux, ce n’est qu’une goutte d’eau au regard des milliers de bateaux qui traversent chaque année le sanctuaire Pelagos*. « Le décret est assez restrictif, prévient Morgane Ratel. Il ne s’applique qu’aux navires de plus de 24 mètres, battant pavillon français et faisant au moins dix passages par an dans le sanctuaire Pelagos ou celui d’Agoa  aux Antilles. »

Un coyote des mers

L’océanologue Denis Ody, responsable du pôle océan et côte à WWF, souligne toutefois une première victoire qui « devrait permettre à Repcet d’être enfin efficace ». Car le logiciel existe depuis 2010 mais n’avait été adopté jusque-là par une dizaine de bateaux tout au plus, dont les trois de La Méridionale, une compagnie maritime qui fait la navette entre Marseille et la Corse, équipés depuis le début.

Or, Repcet est à voir comme un coyote des mers : pour que ça marche, il faut qu’un maximum de navires l’utilise. L’équipage signale une baleine repérée à un serveur à terre qui transmet l’information à tous les abonnés Repcet sur une carte. « Le logiciel va plus loin, poursuit Denis Ody. A partir de l’observation initiale et en prenant en compte la vitesse moyenne de déplacement des cétacés, il détermine une zone dans laquelle les navires ont des fortes chances de croiser l’animal. »

Capture d'écran de la carte marine de la solution Repcet.
Capture d'écran de la carte marine de la solution Repcet. - Souffleurs d'écume

Souffleurs d’écume estime à 30 le nombre minimum de bateaux à équiper pour que Repcet fonctionne. Théoriquement, ce quota sera largement atteint le 1er juillet. Mais l’efficacité du logiciel ne dépend pas de ce seul paramètre. Les équipages doivent aussi être formés à l’observation des baleines, indique-t-on à La Méridionale, qui a formé à ce jour 107 marins sur les 300 que compte la compagnie. Un processus qui prend du temps.

Une affaire aussi de vitesse ?

La réussite de la Repcet est aussi une affaire de vitesse des navires. « Des études ont établi que lorsque le bateau va à plus de 13 nœuds (24 km/h), le risque que la collision soit mortelle pour le cétacé grimpe à 80 %, contre 20 % quand la vitesse est inférieure à 10 nœuds.

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A ce jour, la loi sur la reconquête de la biodiversité n’oblige pas aux 45 navires devant s’équiper de Repcet de réduire également leur vitesse lorsqu’ils traversent une zone où un cétacé vient d’être repéré. Eric Banel, délégué général d’Armateurs de France, qui fédère les entreprises françaises de transport et de services maritimes, y voit toutefois une question de bon sens : « Les navires ne vont pas délibérément foncer sur les baleines. Ils changeront de cap ou ils réduiront leur vitesse », assure-t-il.

Et les bateaux italiens ?

A ses yeux, la priorité est bien plus « de pousser à ce que tous les bateaux qui circulent dans la zone de Pelagos s’équipent de la solution Repcet ». « Pas seulement les Français, précise-t-il, mais aussi les navires battant pavillons italiens. »

« Nous travaillons sur ce point avec WWF Italie, indique Denis Ody. L’argument qu’on nous oppose souvent est celui du prix, Repcet coûtant 3.600 euros par an et par navire. Ça ne tient pas : cette somme n’est qu’une partie infime des frais de fonctionnement d’un navire. »

« Beaucoup d’énergie dépensée à éviter les bateaux »

Entre 8 et 40 rorquals succomberaint chaque année des suites d’une collusion avec un navire traversant le sanctuaire de Pelagos. Ce ne sont que les collisions létales. « D’autres encore laissent des blessures plus ou moins graves aux cétacés », observe Denis Ody, responsable du pôle océan et côte à WWF.

Maladroite la baleine ? « On pourrait le croire, mais non, poursuit Denis Ody. Si on superpose les itinéraires de tous les bateaux traversant Pelagos avec les cartes de densité des cétacés, il survient environ chaque année 3.400 situations de collision, c’est-à-dire de cas où le bateau et le cétacé se retrouvent à moins de 50 mètres. C’est un calcul de probabilité, théorique, mais il permet de se rendre compte que les baleines évitent chaque année bon nombre de collisions. Et qu’elles y consacrent sûrement beaucoup de temps et d’énergie. »