Les abeilles françaises victimes des pesticides et… des impôts

REPORTAGE Pesticides, varroa, frelon asiatique et fiscalité: la production de miel française est en chute libre depuis 20 ans…

Audrey Chauvet

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Jean-Baptiste Maillard, apiculteur dans le Gers.

Jean-Baptiste Maillard, apiculteur dans le Gers. — A.Chauvet/20Minutes

De notre envoyée spéciale dans les Pyrénées-Atlantiques

Autour des ruches de Jean-Baptiste Maillard, les collines du Gers s’étendent à perte de vue. Cachées dans les sous-bois, ses abeilles ont bien passé l’hiver : seulement 10 % des ruches sont mortes, se félicite le jeune apiculteur. Mais 20 % seront des « non-valeurs » : elles ne produiront pas de miel cette année et mettront un an à se régénérer. « Est-ce lié aux pratiques agricoles ou à la météo ? Je ne sais pas », reconnaît l’apiculteur d’Auch (Gers). Impossible pour lui de condamner uniquement les néonicotinoïdes, une famille de pesticides qui pourrait être bannie par la loi dite « biodiversité », en deuxième lecture au Sénat à compter du 10 mai.

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La production de miel divisée par deux en 20 ans

Pour les associations environnementales, il est urgent de bannir ces insecticides : « Avant 1995, date de l’apparition des néonicotinoïdes sur le marché français, les mortalités avoisinaient seulement les 5 % », contre 30 % aujourd’hui, chiffrent plusieurs ONG. Des études scientifiques, notamment réalisées par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), reconnaissent les « sévères effets négatifs sur les espèces pollinisatrices » des néonicotinoïdes. Les apiculteurs soutiennent cette interdiction mais n’en attendent pas de miracles : « Il y a 20 ans, on pensait qu’en supprimant le Gaucho on réglerait tous les problèmes », note Jean-Baptise Maillard.

Or, les problèmes sont loin d’avoir disparu : depuis 20 ans, la production de miel en France a été divisée par deux, passant d’environ 32.000 tonnes en 1995 à 16.000 tonnes en 2015. Face à une demande en forte hausse, le miel bénéficiant d’une image « santé » de produit sucrant naturel, les importations explosent : en 2013, plus de 26.000 tonnes de miel importé ont été consommées en France, contre seulement 6.000 tonnes en 1995, d’après les chiffres de l’Union nationale de l’apiculture française (Unaf).

Le miel français 60 % plus cher car plus rare

Chez Famille Michaud Apiculteurs, producteur de miel à Gan (Pyrénées-Atlantiques), on n’utilise plus que 20 % de miel français dans les différentes marques de l’entreprise (« Lune de Miel » en grandes-surfaces et « Terre de Miel » en magasins bios, entre autres). « Il n’y a pas assez de production en France pour répondre à nos besoins », déplore Vincent Michaud, PDG de l’entreprise béarnaise presque centenaire devenue le premier producteur de miel en France et en Europe avec quelque 20.000 tonnes de pots de miel qui sortent chaque année de l’usine de Gan. Les miels achetés à quelque 600 apiculteurs français sont désormais essentiellement destinés à la marque « Miel de l’apiculteur » afin de répondre à une demande de miels locaux : « Ils n’ont rien de plus que des miels achetés ailleurs mais ils sont 60 % plus chers parce que plus rares », reconnaît Vincent Michaud.

Quelques produits de Famille Michaud Apiculteurs, dans leur usine de Gan (Pyrénées-Atlantiques).
Quelques produits de Famille Michaud Apiculteurs, dans leur usine de Gan (Pyrénées-Atlantiques). - A.Chauvet/20Minutes

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Les apiculteurs ont tous constaté cette chute de production : « Quand mon père a commencé, il avait un taux de renouvellement des ruches de 10 % chaque année. Aujourd’hui, entre l’essaimage, les variations de température et les pesticides, j’ai 35 % de pertes par an », chiffre Frédéric Peyras, exploitant de 600 ruches à Lamarque-Pontacq (Hautes-Pyrénées). Les pertes de productivité les plus spectaculaires ont lieu sur le miel de tournesol : Frédéric Peyras est passé d’une production de 30 à 15 kilos par ruche. Tournesol et colza, deux poids lourds dans la production de miel en France, sont aussi deux cultures largement traitées avec des pesticides. « Pour nous, ce serait une bonne chose qu’ils soient interdits, mais il faut bien que les agriculteurs vivent aussi », estime Frédéric Peyras, qui produit également des céréales à petite échelle.

Frédéric Peyras, apiculteur des Hautes-Pyrénées, s'est lancé dans l'élevage de reines pour compenser les pertes dans ses ruches.
Frédéric Peyras, apiculteur des Hautes-Pyrénées, s'est lancé dans l'élevage de reines pour compenser les pertes dans ses ruches. - A.Chauvet/20Minutes

Miel au black

Les apiculteurs en prise avec le frelon asiatique, qui a notamment attaqué 50 % des ruches de Frédéric Peyras à l’automne, mais aussi avec le varroa, un parasite destructeur de ruches, avouent ne pas avoir d’explication claire au déclin de la productivité des ruches, dont la vie complexe dépend d’une multitude de facteurs. Cette opacité, on la retrouve aussi dans les comptes de certains apiculteurs : une bonne partie de la production vendue sur les marchés ou sur les bords des routes passe au travers de toute imposition. « Contrairement à l’Espagne ou l’Italie, qui ont augmenté leur production de miel, il n’y a pas en France d’apiculture professionnelle à cause de la fiscalité », accuse Vincent Michaud.

Etudes comptables à l’appui, il démontre qu’au-delà de 350 ruches, un apiculteur doit changer de statut fiscal et perd ainsi la possibilité d’être imposé sur la base d’un forfait avantageux. « Ses revenus s’effondrent alors de 50 % et il ne peut même pas les retrouver en doublant le nombre de ses ruches », chiffre le PDG de Famille Michaud Apiculteurs. « Donc il déclare la production jusqu’au seuil du forfait, et s’il produit plus, il vend au black ».

Peser face aux lobbys agricoles

De fait, sur les 70.000 apiculteurs français, 65.000 ont moins de dix ruches. Et seulement 2.000 professionnels, soit moins de 3 %, détiennent 50 % du cheptel français (chiffres Unaf). « Une apiculture professionnelle permet de développer des savoir-faire, de rationaliser la production, et aussi d’être plus puissant en tant que profession pour parler aux politiques », juge Vincent Michaud. Et représenter un vrai secteur économique face aux puissants lobbys agricoles qui œuvrent souvent main dans la main avec les industries chimiques. « Je ne crois pas à des règles pour défendre l’écosystème si les gens n’y voient pas un intérêt pour eux. Développer l’activité apicole professionnelle permettrait de créer de la richesse et de sensibiliser l’opinion à la problématique de l’écologie. Le déclin des abeilles n’est pas une fatalité », estime-t-il.

 

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