Tchernobyl, 30 ans après: La zone interdite, «l’endroit le plus exotique sur Terre»

ENTRETIEN Markiyan Kamysh, 28 ans, publie un livre sur la zone interdite de 30 km qui entoure l’ancienne centrale nucléaire de Tchernobyl, sinistrée le 26 avril 1986…

Propos recueillis par Vincent Vantighem

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Markiyan Kamysh a passé 200 jours dans la zone interdite de Tchernobyl. Lancer le diaporama

Markiyan Kamysh a passé 200 jours dans la zone interdite de Tchernobyl. — Claude GASSIAN

Au départ, il voulait simplement « picoler » sans être dérangé. Mais Markiyan Kamysh a été « englouti » par la zone interdite de Tchernobyl. Cet Ukrainien de 28 ans a passé près de 200 jours dans ce coin de terre  où la vie s’est figée le 26 avril 1986. Il en a tiré La Zone (Ed. Arthaud)*, une promenade radioactive autant qu’un poème passionnant sur la jeunesse « destroy » qui a pris ses quartiers derrière les barbelés de cet espace irradié…

Pourquoi avez-vous décidé, un jour, de vous rendre dans la zone interdite ?

Il y a six ans, je me suis rendu compte que c’était l’endroit le plus exotique sur Terre. Et surtout qu’il n’était qu’à deux heures de route de chez moi. Contrairement à la Thaïlande ou à l’Egypte, c’était difficile de ne pas y aller. Je m’y suis donc rendu pour m’y balader à pied. J’ai marché jusqu’au « Pic-Vert » [nom donné à l’immense antenne radio située à côté des réacteurs nucléaires]. Quand je suis arrivé, c’était la huitième merveille du monde ! Comme si vous aviez quinze Tours Eiffel alignées les unes à côté des autres…

Markiyan Kamysh n'a jamais eu le vertige en haut du «Pic Vert».
Markiyan Kamysh n'a jamais eu le vertige en haut du «Pic Vert». - Markiyan Kamysh

C’est pour cela que vous avez décidé d’y retourner régulièrement ?

Je me considère comme un écrivain. Pas comme un clandestin de Tchernobyl. Au début, je voulais y retourner pour trouver la matière à faire un livre. Au bout de deux ans, j’ai détruit toutes mes notes. C’était du bullshit [conneries] ! Je me suis rendu compte qu’il fallait que j’instaure une forme de routine avec la zone pour que mon livre soit bon.

« Mon grand-père fumait comme un pompier, ne disait jamais "non" à un verre de tord-boyaux et il est mort à 90 ans… »

Vous avez passé près de 200 jours sur place en six ans. Vous n’avez pas peur d’avoir été irradié ?

L’homme qui n’a pas encore 30 ans ne pense pas à lui. On ne sait rien sur les faibles radiations auxquelles j’ai été soumis, même si c’était de façon quasi constante. Je ne pensais pas à la suite en prenant exemple sur mon grand-père. Il avait reçu une balle allemande pendant la guerre, fumait comme un pompier, ne disait jamais "non" à un verre de tord-boyaux et il est mort à 90 ans…

En lisant votre ouvrage, on se rend compte que la zone interdite est d’ailleurs très fréquentée, en fait ?

C’est devenu mainstream [commun]. Prenez les actuels habitants de la zone interdite [environ 150]. La plupart d’entre eux sont revenus car ils voulaient finir leurs jours sur leurs terres sans être dérangés. Au final, ils sont devenus des stars de YouTube. L’une d’entre eux est tellement habituée qu’elle fixe désormais elle-même les projecteurs des techniciens de National Geographic sur sa maison quand ils viennent tourner une émission.

Dans votre livre, vous évoquez aussi les animaux dont la population a explosé…

C’est le seul endroit sur terre où l’on peut voir autant d’animaux. Ce qui me fait dire que les radiations sont moins dangereuses que l’homme. Les loups sont devenus tellement nombreux que je n’en ai plus peur maintenant. Je me souviens aussi d’un de mes copains : il a buté contre un sanglier endormi alors qu’il traversait un champ en pleine nuit. Il a eu la peur de sa vie.

« Un copain a buté contre un sanglier endormi alors qu’il traversait un champ en pleine nuit... »

Et vous ? Vous n’avez jamais eu peur ?

Si. Un jour, avec des amis, on a investi une maison abandonnée dans un hameau sans savoir que c’était le repère d’une maman lynx qui venait d’avoir des petits. Toute la nuit, elle a tourné autour de la maison en grognant pour les protéger. On n'a pu en sortir qu’au petit matin.

Des lynx aperçus dans la zone interdite de Tchernobyl.
Des lynx aperçus dans la zone interdite de Tchernobyl. - Sergiy Gaschak/AP/SIPA;

Quel est le truc le plus fou que vous avez fait dans la zone ?

Je suis monté sur le réacteur numéro 5 [c’est le numéro 4 qui a explosé]. De là-haut, j’ai craché sur les gardes. C’était symbolique. Sinon, j’ai aussi traversé le bassin d’eaux de refroidissement en canot gonflable avec un gilet de sauvetage orange. La couleur orange, c’était un hasard. C’est le seul gilet que j’avais trouvé.

L’objet le plus insolite que vous avez trouvé ?

Dans une maison, je suis tombé sur le dessin à l’aquarelle d’un enfant daté de 1985. On pouvait s’attendre à retrouver le portrait de Lénine ou de Staline. Mais non, c’était celui de Robert Plant ! Le chanteur de Led Zeppelin !

Et le lieu que vous préférez ?

Je commence à bien connaître les endroits fréquentés. Je cherche le calme et l’isolement. Alors, je vais dans un petit hameau qui n’est pas sur les cartes traditionnelles. Il y a une église abandonnée avec des fresques gigantesques. C’est le meilleur endroit pour prendre du bon LSD. Quand vous en consommez, les fresques s’animent, Jésus descend vers vous et il vous tend un dauphin de saphirs…

Il faut se mouiller pour pénétrer dans la zone interdite de Tchernobyl.
Il faut se mouiller pour pénétrer dans la zone interdite de Tchernobyl. - Markiyan Kamysh

La zone interdite est en fait un lieu pour boire de l’alcool et se droguer tranquillement ?

Exactement. A l’origine, je cherchais un endroit pour picoler. Bizarrement, ce lieu ne provoque pas de la tristesse chez moi mais juste du calme et de la quiétude. De nombreux jeunes y vont donc pour cela. Moi, j’ai consommé tout ce qui était possible comme produits. Mais depuis l’insurrection de la place Maïdan, je ne bois plus. Je montre les lieux aux autres. Un peu comme un retraité. Cela m’amuse…

*La Zone de Markiyan Kamysh (Ed. Arthaud, 166 pages. 16 euros)