Tchernobyl, 30 ans après: «Ma relation à la vie a changé», raconte Natalia Manzurova, liquidatrice

TEMOIGNAGE Aujourd’hui retraitée, la chercheuse a travaillé quatre ans et demi à Tchernobyl, la centrale nucléaire ukrainienne victime d'une catastrophe le 26 avril 1986…

Audrey Chauvet

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Natalia Manzurova, liquidatrice de Tchernobyl, le 13 avril 2016 à Paris.

Natalia Manzurova, liquidatrice de Tchernobyl, le 13 avril 2016 à Paris. — A.Chauvet/20Minutes

On le lui dit souvent, et c’est vrai : Natalia a l’air en forme. « C’est parce que vous ne me voyez pas quand je suis allongée à la maison », répond-elle, ses yeux bleus encore rieurs malgré le calvaire qu’elle vit depuis trente ans. Envoyée à l’âge de 34 ans sur le site de Tchernobyl en tant que liquidatrice, Natalia Manzurova a payé le prix fort de ces quatre ans et demi au cœur de la centrale accidentée : un arrêt cardiaque lui a fait frôler la mort et elle a dû subir une ablation de la thyroïde. « Ma relation à la vie a changé. Quand on voit beaucoup de malheur autour de soi, on se désintéresse des choses matérielles, de l’argent. Ce qui devient le plus important, c’est la santé, celles des enfants », témoigne-t-elle.

Techniques de survie en milieu irradié

Aujourd’hui retraitée, elle reçoit, en plus de l’allocation vieillesse, une pension d’invalidité : 300 euros par mois. Elle habite Iekaterinbourg, en Russie, où elle s’est engagée aux côtés de l’association « Planet Nadejd », fondée par l’avocate Nadezda Kutepova pour défendre les droits des victimes d’irradiations. Nadezda, menacée en Russie pour avoir critiqué ouvertement l’énergie nucléaire, a obtenu l’asile politique en France. Natalia l’a rejointe à Paris à quelques jours du 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl pour raconter aux Français quelle fut la vie des liquidateurs, ces travailleurs qui avaient pour mission de nettoyer le site et d’enfouir les déchets radioactifs dans les mois qui ont suivi la catastrophe du 26 avril 1986.

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« Je travaillais en URSS comme chercheuse dans un institut créé en 1957, après la catastrophe de Maïak. Nous y faisions des recherches sur les radiations et leurs conséquences sur l’environnement. Nous mettions aussi au point des techniques de survie pour l’homme dans des zones contaminées. En 1986, tous les employés de l’institut ont été envoyés à Tchernobyl », raconte-t-elle. Au plus près du réacteur endommagé, Natalia et ses collègues ont pour mission de dresser une carte de contamination de la zone et d’enfouir les déchets radioactifs.

Viols et agressions

Des dizaines de milliers d’ouvriers envoyés sur le site se sont relayés pour éviter de recevoir des doses de radiations trop importantes. « Nous étions complètement pris en charge, transportés, logés, nourris, habillés », se souvient Natalia. Dans l’année qui suivit l’accident, les liquidateurs se succédèrent, par tranches de 15 jours.

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Mais rapidement, une deuxième vague de liquidateurs, employés de manière pérenne, est arrivée : « Mieux valait finir de "brûler" une personne que d’en irradier plusieurs », accuse Natalia. « Si quelqu’un se sentait mal, on faisait des analyses que seul le médecin-chef pouvait consulter. Les gens ne savaient pas. »

Pourtant, à Prypiat, la ville la plus proche de Tchernobyl, un hôpital a été rapidement ouvert. « Les femmes qui étaient enceintes ont quasiment toutes été forcées d’avorter », se souvient-elle. Celles qui travaillaient dans la zone des 30km autour du réacteur ont subi d’autres pressions : « Il y avait environ une femme pour 1.000 hommes. Le harcèlement était omniprésent. Nous n’avions pas le droit de nous déplacer seules dans la zone. Il y a eu des cas de viols et de meurtres ».

« Fukushima, une impression de déjà-vu »

Lorsque Natalia quitte le site nucléaire, à la fin 1990, l’URSS s’est écroulée : elle n’est plus soviétique mais russe et Tchernobyl n’est plus dans son pays. « Il a aussi fallu réapprendre à mettre des jupes, à se coiffer et à se comporter autrement qu’en soldat », sourit-elle. Natalia tombe malade alors que sa fille est encore à l’école, et est diagnostiquée d’aberrations chromosomiques : « Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Le médecin m’a expliqué que si j’avais un enfant, il aurait 20 % de risques d’être malformé », poursuit Natalia. Elle n’aura pas d’autre enfant.

Aujourd’hui, elle se dévoue à la sensibilisation aux risques nucléaires et s’insurge contre les gouvernements qui ne tirent aucune leçon du passé : « Quand Fukushima s’est produit, j’ai eu une impression de déjà-vu. J’ai été témoin de la catastrophe de Maïak en 1957, j’ai été liquidatrice à Tchernobyl en 1986 et j’ai l’impression qu’aucune conclusion n’a été tirée de ces catastrophes. Et qu’en conséquence, nous ne sommes pas loin de la prochaine. »