«Nous voulons obtenir le droit d'abattre nos animaux dans nos fermes»

AGRICULTURE Un collectif s'est créé pour demander la mise en place d’un abattoir mobile alors que l’abattage à la ferme est pour l’heure strictement interdit…

Céline Boff

— 

Une vache dans un abattoir le 23 juillet 2015 à Villers-Bocage

Une vache dans un abattoir le 23 juillet 2015 à Villers-Bocage — CHARLY TRIBALLEAU AFP

Voir mourir ses animaux, elle s’y est habituée. Bien sûr, ça n’a pas été facile : « J’ai grandi en ville, où la mort n’existe pas. Mais à la campagne, les animaux tombent malades, ils ont des accidents, ils meurent lorsqu’ils mettent bas », explique Murielle Dupouhon. Cette éleveuse bio de brebis et de chèvres à La Colle-Saint-Michel (Alpes-de-Haute-Provence) a fini par admettre que « la mort fait partie de la vie ». Mais elle n’admet pas de voir ses animaux mourir à l’abattoir.

>> A lire aussi : A l'abattoir d'Autun, on murmure à l'oreille des vaches

Des moutons dans un abattoir (illustration).
Des moutons dans un abattoir (illustration). - NIKO/MOTOR/SIPA

« Mes agneaux ont une chouette vie. Ils sont nourris par leur mère, ils passent leurs journées dehors et leurs nuits dans une vaste bergerie. Et puis, tout d’un coup, ils se retrouvent parqués dans une remorque, conduits dans un abattoir situé à plus de 60 km où ils ne seront tués que le lendemain, dans des conditions que je ne connais pas puisque les éleveurs n’accèdent pas à ces lieux », explique Murielle. Elle en est malade. Ce qu’elle voudrait, c’est pouvoir abattre ses animaux à la ferme, mais le droit français l’interdit(1).

« La loi fait de moi un clandestin »

Nicolas (2), éleveur de cochons, de vaches et de volailles en Dordogne, a lui sauté le pas. Un tueur, ancien employé d’un abattoir, passe régulièrement dans sa ferme pour abattre quelques animaux à la carabine, directement dans le pré. Les carcasses sont ensuite acheminées dans une chambre froide où un boucher les prépare. Le tout dans l’illégalité. « La loi fait de moi un clandestin… Je risque une amende et de la prison. Mais je n’en démords pas : c’est le bon choix, c’est le meilleur choix pour mes animaux et pour mes clients ».

Ces derniers sont peu nombreux. Les abattoirs étant les seuls autorisés à délivrer l’agrément sanitaire permettant d’écouler la viande aux commerçants et aux restaurateurs, Nicolas vend la sienne à des particuliers initiés, qui partagent sa vision. De toute façon, il ne « supportait » plus de conduire ses bêtes à l’abattoir. « Le trajet les mettait dans un tel état de stress… Je passe des mois à les élever en plein air, à les nourrir en bio, ce n’est pas pour que leur viande soit ainsi gâchée. Vous savez, quand une vache est abattue dans le pré, elle ne s’y attend pas et les autres ne sourcillent pas. Cela change tout ».

« Comment puis-je être sûr de récupérer le sang de mon cochon ? »

Pour changer le système, Murielle et Nicolas ont participé à la création d’un collectif nommé Quand l’abattoir vient à la ferme. Aux côtés d’une trentaine d’éleveurs, de chercheurs, de vétérinaires, de militants associatifs et de consommateurs. « Dans l’immédiat, nous voulons obtenir au moins un agrément pour la mise en place d’un abattoir mobile, c’est-à-dire d’un camion équipé qui se déplacerait dans les fermes volontaires », explique Julie Douine, chargée de la communication du collectif.

>> A lire aussi : Quand la souffrance animale impacte la santé humaine

 

« Des agriculteurs se mettent au bio ou au raisonné, ils développent la vente directe ou en circuit court, mais le gros point noir reste l’abattage », avance Caroline Dumas (3), membre du collectif en tant que « consommatrice et citoyenne ». « Je suis omnivore mais je ne veux plus me nourrir d’ une viande issue de la souffrance et j’ai besoin d’une vraie traçabilité ». Ce que ne garantissent pas les abattoirs.

« Des éleveurs qui déposent à l’abattoir des moutons femelles et qui repartent avec des carcasses mâles, cela arrive. J’ai eu plusieurs témoignages en ce sens », assure Jocelyne Porcher, sociologue à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) et auteure du Livre blanc pour une mort digne des animaux (Editions du Palais). « Pour les abats, c’est encore pire. Comment puis-je être sûr de récupérer le sang de mon cochon ou les tripes de mon bœuf ? Les employés ne mettent pas des numéros sur chaque pièce », renchérit Nicolas.

Un employé contrôle des carcasses de boeuf dans un abattoir en Bretagne, le 4 décembre 2013
Un employé contrôle des carcasses de boeuf dans un abattoir en Bretagne, le 4 décembre 2013 - Jean-François Monier AFP

Bien sûr, l’abattoir mobile ne répondra pas aux besoins des éleveurs industriels. « Mais il répond à celui des petits éleveurs. Et la France ne peut développer un véritable élevage de proximité sans instaurer un abattage de proximité », insiste Jocelyne Porcher. Or, c’est le mouvement inverse qui s’opère : « Les abattoirs se concentrent. Ils deviennent de plus en plus gros, industrialisés et opaques, ce qui laisse de facto place à tous les doutes », ajoute la chercheuse.

« Ce n’est pas une lubie de bobos »

Pour faire évoluer la loi, le collectif multiplie les rendez-vous avec les élus. Et recense les initiatives à l’étranger. « L’abattage à la ferme est interdit dans toute l’UE, mais un agriculteur allemand a obtenu une dérogation pour abattre ses vaches dans le pré », assure Jocelyne Porcher.

« Pour lancer notre camion, nous n’avons pas besoin d’un million d’euros. Il nous faut seulement le soutien d’un Conseil régional et de particuliers, que nous pourrions solliciter via le financement participatif », explique Julie Douine. Pour Caroline Dumas, « vouloir s’alimenter correctement, ce n’est pas une lubie de bobos, c’est une mouvance de fond que les politiques doivent accompagner et aider ».

Le gouvernement semble prêt à l’envisager : dans une réponse adressée à un député, les services du ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll indiquent qu’ « il n'existe aucune contre-indication réglementaire à l'existence d'abattoirs mobiles de proximité », que « le projet dont il est fait part doit faire l'objet d'une demande d'agrément sanitaire » et qu’il sera « instruit dans les meilleurs délais ».

>> Et maintenant, jouez : QUIZ. Savez-vous d'où provient ce que vous mangez?

(1) Seules les volailles, les moutons et les cochons destinés à l’autoconsommation peuvent être tués hors des abattoirs.
(2) Prénom d’emprunt.
(3) Caroline Dumas a lancé sur Facebook un répertoire d’éleveurs et de maraîchers travaillant en bio ou en raisonné et privilégiant la vente directe et les circuits courts.

Mots-clés :