Pollution atmosphérique à New Delhi, le 9 novembre 2015.
Pollution atmosphérique à New Delhi, le 9 novembre 2015. - Saurabh Das/AP/SIPA

On a plus parlé de Rafale et d’EPR que de panneaux solaires. L’Alliance solaire internationale, dont le siège a été inauguré ce lundi à New Delhi en présence de François Hollande, est-elle un cache-sexe pour les centrales à charbon, toujours plus nombreuses, et le projet très contesté de construire la plus grande centrale nucléaire du monde près de Bombay ? La journaliste Bénédicte Manier, auteur de Made in India, Le laboratoire écologique de la planète (éd. Premier Parallèle), distingue la politique du gouvernement tournée vers l’énergie à tout prix et le dynamisme de la société civile qui touve des solutions écologiques aux problèmes du quotidien.

Avec sa forte croissance économique et ses niveaux de pollution record, on a du mal à croire à une Inde « écolo ». Est-ce un leurre ?

Il faut distinguer la politique du gouvernement de ce que fait la société civile. L’Inde est d'abord un pays qui se développe de manière accélérée : elle a réalisé sur trois décennies ce qui a pris deux siècles en Occident. Et elle a aujourd'hui un énorme besoin d’électricité, auquel elle essaye de répondre par tous les moyens, à la fois polluants et non polluants. Elle a construit plus de 5.000 grands barrages hydroélectriques, avec ce que ça implique en termes de déforestation. Elle produit aussi plus de 60% de son électricité à l'aide de centrales à charbon très polluantes, et a prévu de doubler la production de charbon d’ici 5 ans, en ouvrant une mine chaque mois. Quant à la consommation de pétrole, elle explose avec l'utilisation des générateurs au diesel pour pallier aux coupures d’électricité et le développement des transports. Mais parallèlement à ce rush sur les énergies fossiles, l’Inde mise aussi fortement sur les énergies renouvelables : elle possède la plus grande centrale solaire d'Asie et ajoute chaque année un gigawatt de capacité solaire, plus que les États-Unis, par exemple. Elle s’engage aussi dans l’éolien terrestre et offshore.

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L’Inde veut aussi des réacteurs nucléaires, puisqu’Areva est en négociation pour construire une centrale près de Bombay…

La centrale de Jaitapur serait en effet la plus grande au monde, avec six réacteurs EPR, mais elle fait face à beaucoup de contestationcar elle entraîne des expropriations de terres agricoles et une déforestation… Ce projet concerne une zone côtière de 1.000 hectares, où la pêche serait aussi menacée. Et surtout, c’est une zone à risque sismique, ce qui soulève l'inquiétude des écologistes indiens. Mais l’Inde ne peut pas se passer de nucléaire à l’heure actuelle, si elle veut produire l’électricité dont elle a besoin.

La croissance économique reste donc la priorité du gouvernement, même au mépris de l’environnement ?

En arrivant au pouvoir, le gouvernement a prévenu que l’écologie passerait après les besoins industriels du pays et a donné son feu vert à de nombreux projets industriels, dont certains étaient gelés pour des raisons environnementales. Le pays veut développer son industrie pour créer des emplois stables, car la croissance économique de 7% par an crée assez peu d’emplois, alors qu'un million de jeunes arrive chaque mois sur le marché du travail.

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Vous notez toutefois un rebond écologique du côté des citoyens ?

La société civile prend de multiples initiatives pour résoudre les problèmes écologiques du pays. Il y a d'ailleurs urgence, en termes de pollution de l’eau et des écosystèmes, d'épuisement des terres et de désertification, ou encore de reboisement, car l’Inde perd 138 hectares de forêt par jour… Les citoyens réagissent en résistanà l'implantation de projets industriels polluants – mines, usines, centrales nucléaires – mais aussi en trouvant des solutions positives à des problèmes qu’on pense généralement insurmontables.

Par exemple ?

Dans le nord du pays, les habitants ont transformé un territoire désertique, le district d’Alwar, en oasis agricole, en décidant de recueillir l’eau de pluie par un système de canaux et de barrages. Quelques mois de mousson ont suffi à renflouer des nappes phréatiques quasiment vides, à faire rejaillir des rivières disparues, à irriguer les champs et à reboiser, et 700.000 habitants disposent aujourd'hui d'eau pure. Ailleurs, des formes d’agriculture respectueuses de l’environnement ont régénéré plusieurs écosystèmes et sauvé de la faim des milliers de personnes. Des entrepreneurs sociaux trouvent aussi des solutions locales pour purifier l’eau, un enjeu crucial en Inde où 80% des eaux de surface sont polluées, et d’autres développent des systèmes solaires pour alimenter les villages en électricité, avec des équipements peu coûteux… La société civile et les 3 millions d’ONG indiennes montrent un dynamisme qui devrait nous inspirer.

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