Un loup au zoo de Mulhouse.
Un loup au zoo de Mulhouse. - SEBASTIEN BOZON/AFP

De notre envoyée spéciale à Gap (Hautes-Alpes)

NB: Les personnes citées dans cet article le sont au titre de leur appartenance au Syndicat national de l'environnement (SNE-FSU)

Lorsqu’on entre dans les bureaux de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) à Gap (Hautes-Alpes), la première chose que l’on voit est un loup empaillé. Ce n’est pas un trophée, plutôt une mascotte dans ce département où le loup divise la population. Entre les éleveurs et les défenseurs des animaux, Dominique Melleton, chef de service au Service départemental des Alpes de Haute-Provence de l’ONCFS, a tout entendu sur le loup : avec une carrière commencée dans les années 1980 comme garde-chasse, il a vu l’animal repeupler les Alpes françaises, y compris le massif des Ecrins tout proche, et a été amené à organiser des battues pour abattre quelques spécimens.

Dominique Melleton, chef du Service départemental des Alpes de Haute-Provence de l’ONCFS​, montre les zones d’intervention de ses services. (A.Chauvet/20Minutes)

« Le remède peut être pire que le mal »

Revenu hanter les montagnes françaises depuis le début des années 1990, le loup a prospéré : on en compte aujourd’hui environ 280 en France. Mais les tensions se sont exacerbées avec les éleveurs de montagne : les attaques contre les troupeaux de moutons ont provoqué la colère des paysans, qui ont frappé un grand coup en séquestrant, en septembre, un des deux dirigeants du parc national de la Vanoise. Et ils ont obtenu gain de cause : le gouvernement a concédé une augmentation du nombre de bêtes pouvant être abattues chaque année. Pour la période 2015-2016, 36 animaux peuvent être tués. On en est déjà à treize depuis début juillet.

Evolution du nombre cumulé de loups tués par an, affichée dans le bureau de l’ONCFS à Gap (A.Chauvet/20Minutes)

Pour les agents de l’ONCFS, chargés d’appliquer les décisions d’abattage, le sujet du loup est trop « passionnel » pour pouvoir être géré correctement. « Nous n’avons pas à prendre parti pour ou contre le loup, explique Dominique Melleton. Mais on constate que les décisions sont prises plutôt par souci politique que par rapport aux données techniques. » Deux jours auparavant, un loup a été abattu sur la commune du Monêtier-les-Bains (Hautes-Alpes), au nord du Parc national des Ecrins, « sur un territoire où il n’y a pas eu de problème pendant l’estive et à un moment où les troupeaux ne sont plus dans les alpages », déplore Michel Bouche, technicien patrimoine pour le secteur Embrunais au Parc national des Écrins. Pour l’agent de l’ONCFS, le « remède peut être pire que le mal » : « Cet abattage risque de déstructurer la meute, ce loup sera remplacé par un autre l’an prochain », regrette-t-il.

« Ils nous disent que ce sont "nos loups" »

Les associations de défense des animaux se sont émues de la mort d’un loup supplémentaire, qualifiant les arrêtés préfectoraux de « carnage inutile ». Pour ceux qui travaillent au quotidien dans les montagnes, le loup n’est toutefois pas menacé de disparition en France : « Le nombre de proies augmente, les campagnes se désertifient, donc il n’y a pas de crainte à avoir : on n’éradiquera pas le loup », estime Dominique Melleton. Mais il serait favorable à une « gestion raisonnée de l’espèce », où chacun balaie devant sa porte : « Les modes d’élevage actuels ne sont pas compatibles avec la présence de prédateurs », confie-t-il.

Dans les Parcs nationaux, comme celui des Ecrins, les agents du Parc ont pour mission, entre autres, de travailler avec les éleveurs à la mise en place de mesures « agro-environnementales » : emploi de bergers, nombre maximal d’animaux, calendrier de pâturage… Les relations entre les agents du Parc et les éleveurs sont plutôt bonnes, même si les paysans les plus militants continuent « à nous dire que ce sont "nos loups" », sourit Michel Bouche.

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Estrosi condamné

Choqué par l’action menée contre le dirigeant de la Vanoise, sans aucune poursuite judiciaire contre les auteurs de la séquestration, Michel Bouche estime qu’un « jour où l’autre, il y aura un problème chez nous ». La possibilité de tirer des loups dans les zones « cœur de parc » est déjà un sujet de tension qui pourrait devenir explosif et certaines déclarations politiques ne font qu’attiser la colère : lorsque Christian Estrosi déclare en avril dernier que la réintroduction du loup en France est un « scandale d’Etat », le Syndicat National de l’Environnement (SNE-FSU), auquel appartiennent Dominique Melleton et Michel Bouche, y voit une instrumentalisation dangereuse pour les agents confrontés aux éleveurs. Le syndicat a porté l’affaire devant les tribunaux et a obtenu la condamnation du maire de Nice. « Il y a deux ans, un agent du Mercantour a été tabassé par un éleveur : il faut faire attention quand on attise les populations », estime Jean-Luc Ciulkiewicz, secrétaire général du SNE-FSU.

Pour les agents de l’ONCFS, comme pour tous ceux qui se sont engagés dans des métiers de l’environnement par passion pour la nature, être en charge d’appliquer des décisions d’abattage qui ne résoudront, selon eux, aucun problème, est lourd en termes psychologiques : « Dans les Ecrins, nous avons eu trois longs arrêts maladie pour des problèmes psychiques cette année », dénombre Michel Bouche. « On nous demande de faire le grand écart entre la protection de l’espèce d’un côté et la mise en œuvre des arrêtés préfectoraux », témoigne Dominique Melleton, qui confie « allumer un cierge » à chaque battue destinée à abattre un loup : « Encadrer un prélèvement sur une zone aussi vaste est compliqué. Vingt groupes de chasseurs partent dans des zones où la communication est difficile : il est utopique de penser qu’on sait réellement ce qui se passe », explique-t-il, redoutant qu’il n’y ait plus de loups tués en réalité que selon les chiffres officiels.

Un loup abattu dans les Alpes en 2004. (FAYOLLE/SIPA)

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