Sur les plages de Pointe Denis, à Libreville, les traces laissées par les tortues venues pondre se font de plus en plus rares.
Sur les plages de Pointe Denis, à Libreville, les traces laissées par les tortues venues pondre se font de plus en plus rares. - A.Chauvet / 20Minutes
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De notre envoyée spéciale à Libreville, au Gabon

Sable blanc, palmiers et transats: la pointe Denis est la destination préférée des Librevillois pour le week-end. Ce bout de presqu’île situé à l’extrémité nord du parc national de Pongara était aussi la destination de centaines de tortues luth qui, après une migration de plusieurs milliers de kilomètres depuis la Guyane ou le Brésil, y avaient installé leur nurserie. Chaque année, de septembre à avril, jusqu’à 2.500 nids se côtoyaient sur les 5km de plage de la façade Atlantique. Nombre de touristes veillaient jusque tard dans la nuit pour observer les femelles venir creuser un trou dans le sable et y déposer leurs précieux œufs.

Mais aujourd’hui, les tortues arrivant sur les plages gabonaises ne retrouvent plus leur coin de sable: ces cinq dernières années, l’océan a gagné plus de 100 mètres sur la terre, grignotant la côte dix fois plus rapidement que lors des décennies précédentes. «En moins de dix ans, le nombre de tortues venant pondre dans la baie a chuté de plus de 50%, estime François Boussamba, militant de l’ONG Aventures sans frontières (ASF). S’il n’y a plus de plage, nous perdrons les tortues marines ».

Une érosion pas si naturelle

Le changement climatique et la hausse du niveau des mers qui l’accompagne serait un coupable idéal. S’il n’est pas totalement possible de l’innocenter, on manque toutefois de preuves pour le condamner: «Nous n’avons pas de séries statistiques suffisantes pour affirmer que l’érosion de la côte est liée au réchauffement du climat», reconnaît Magloire Mouganga, expert scientifique à l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN).

Les marchands de sable sont en revanche clairement montrés du doigt: «Un permis d’exploitation sablière a été accordé il y a quelques années dans l’estuaire, explique Magloire Mouganga. Les prélèvements faits sur les grands bancs de sable modifient la topographie des fonds et accélèrent les courants qui arrivent à la pointe. La mer vient y chercher les sédiments dont elle a besoin pour reconstituer le banc de sable détruit: ici, c’est le compte épargne de la mer, elle vient puiser dedans quand on lui prend ce qu’elle a au large.»

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Trop de bébés femelles

Aujourd’hui, la loi gabonaise oblige les exploitants de sable à faire des études d’impact avant d’entreprendre des dragages. Mais les anciennes carrières et les exploitations illégales, parfois directement sur la plage, rendent le contrôle de l’activité compliquée. «Nous développons des écloseries sur les plages pour y placer les nids menacés», explique François Boussamba. Jusqu’au jour où peut-être il n’y aura plus de nid: non contente d’envahir la terre, la houle de plus en plus virulente rend les grains de sable plus gros, ce qui n’est pas du goût des tortues, et détruit les plantes qui permettait aux petites tortues de grandir à l’abri du soleil équatorial.

 «Une variation de 1 ou 2°C dans le nid peut changer profondément la structure des populations de tortues luth car le sexe des tortues est déterminé dans l’œuf en fonction de la température du sable, explique Mathieu Ducrocq, assistant technique en charge du programme «Arc d’Emeraude» à l’ANPN. S’il fait plus chaud, il pourrait y avoir beaucoup plus de femelles que de mâles et donc des problèmes de reproduction.»

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Déjà classée en danger d’extinction sur la liste rouge des espèces de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), notamment en raison des nombreux cas d’étouffement avec des sacs plastiques ou de capture dans des filets de pêche, la tortue luth pourrait en plus pâtir de l’urbanisation galopante en Afrique et en Asie: quand les hommes érigent des immeubles en béton, c’est la maison des tortues qui s’écroule.

 

 

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