Kenya: Sous les sabots des girafes, de l'énergie à exploiter

REPORTAGE A l’occasion de la COP20, la conférence annuelle de l'Onu sur le climat, «20 minutes» est allé voir au Kenya comment concilier développement économique et lutte contre le changement climatique…

Audrey Chauvet

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Le site de la centrale géothermique d'Olkaria, au Kenya, le 21 novembre 2014.

Le site de la centrale géothermique d'Olkaria, au Kenya, le 21 novembre 2014. — A.Chauvet/20Minutes

De notre envoyée spéciale au Kenya

Le berceau de l’humanité pourrait bientôt devenir son radiateur. La vallée du Rift, cette faille de 700km de long qui traverse l’est de l’Afrique de la vallée du Nil au Mozambique, est l’endroit rêvé pour la géothermie: en son centre, la couche terrestre n’est épaisse que d’une dizaine de kilomètres et il n’est pas besoin de creuser loin pour trouver de l’eau chaude. A Olkaria, près du lac Naivasha dont les plantations de roses sous serres alimentent les marchands ambulants des villes d’Europe, une immense centrale géothermique a vu le jour avec le soutien financier de l’Agence française de développement (AFD).

Plan de la vallée du Rift, depuis un point de vue surplombant le lac Naivasha.

Faute d’eau, on fore

Très dépendant de l’hydroélectricité et donc du débit des cours d’eau, le Kenya a changé son fusil d’épaule à la suite des récentes sécheresses: «Le changement climatique nous pose de gros défis en termes de production d’électricité, reconnaît Richard Lesiyampe, secrétaire général du ministère de l’Environnement kenyan. Nous sommes aujourd’hui prêts à explorer de nouvelles sources.» Parmi elles, la géothermie apparaît comme une option rentable: elle permet une production d’énergie constante pour un faible coût, assure Geoffrey Muchemi, en charge du développement du site d’Olkaria pour KenGen, l’EDF local. «C’est une énergie verte, avec des émissions de CO2 négligeables», ajoute-t-il. Son seul défaut: il faut beaucoup investir avant toute production pour forer et mettre les puits en exploitation.

L’AFD a ainsi contribué à l’extension de la centrale d’Olkaria à hauteur de 150 millions d’euros. Cette installation gigantesque, au beau milieu d’un parc naturel, est le plus grand site géothermique d’Afrique et fournit 15% de l’électricité du pays. Près de 1.200 personnes travaillent sur les huit forages de plus de 3.000 mètres de profondeur. Les quatre turbines financées en partie par l’AFD produiront 280MW, ce qui, rapporté à l’échelle de la production nationale, équivaut à «ouvrir dix centrales nucléaires en France», chiffre Arthur Honoré, chargé de mission énergie de l’AFD au Kenya.  

Lorsque l'on ouvre les puits, la pression de la vapeur rejetée est impressionnante. Le bruit est difficilement supportable.

Le bruit et les odeurs

Les voisins de la centrale sont satisfaits de l’apport en électricité: «Durant la saison des pluies, nous avions beaucoup de coupures. Cela s’est amélioré depuis juillet dernier» témoigne Denilson, habitant de la ville voisine de Naivasha. En revanche, ils font aussi part de quelques désagréments: «Il y a de mauvaises odeurs», se plaint Joan, étudiante vivant à quelques kilomètres d’Olkaria. «Ce ne sont que des émanations de soufre», explique Arthur Honoré. Selon lui, le seul impact sur l’environnement est visuel: «On voit les pipelines sillonner le paysage».

Sur le site d'Olkaria, environ 200 personnes ont été déplacées vers de nouvelles habitations mais les bergers viennent encore y faire paître leurs vaches.

Mais sur ce site de plus de 200km², les travaux ont perturbé la nature: «Il a fallu nettoyer la végétation et déplacer des animaux», explique Millicent Atieno, responsable du parc naturel de Hell’s gate. Les camions transportant le matériel ont aussi apporté avec eux des plantes invasives et les accidents entre animaux et voitures roulant trop vite dans le parc ont été nombreux. Antilopes, zèbres, girafes, phacochères ont migré vers les zones du parc moins dérangées par l’activité de la centrale. En revanche, le sous-sol est inévitablement impacté par les rejets d’eau chargée en détergents et biocides. «La pollution chimique est bien là», regrette Millicent Atieno.

Des flaques d'eau d'un bleu presque turquoise se sont formées sur le site d'Olkaria. Cette couleur est due aux éléments chimiques extraits du sol qui se mélangent à l'eau.

L’environnement payera-t-il la facture?

Dans un pays où seulement 30% de la population est raccordée au réseau électrique, et moins de 10% dans les zones rurales, l’apport de la géothermie semble indispensable pour éviter de recourir massivement à des centrales thermiques alimentées par du pétrole coûteux et polluant. Cette solution apparaît même comme un modèle à suivre pour tous les pays de la vallée du Rift: «L’Ethiopie produit déjà 8MW d’énergie avec la géothermie et un programme universitaire de formation pour tous les pays du Moyen-Orient au Mozambique a été lancé», se félicite Geoffrey Muchemi. Mais l’environnement risque de payer les pots cassés: «Nous avons besoin d’énergie et nous avons besoin de la nature car le tourisme est un pilier de notre économie. Il faut essayer de coexister», s’incline Millicent Atieno.

>> Lire le premier volet de notre reportage: Kenya: Eléphants, lions et zèbres souffrent aussi du changement climatique