Extrait du film "Supertrash" de Martin Esposito.
Extrait du film "Supertrash" de Martin Esposito.

Propos recueillis par Audrey Chauvet

C’est un endroit qui ressemble à l’enfer. Au beau milieu de la baie des Anges, le purgatoire de la société de consommation a pris la forme d’une colline de plastique, papier, restes de repas, boues, animaux englués et cercueils en fin de concession. Depuis des années, tous les rebuts de la vie quotidienne, de l’industrie, du festival de Cannes, se sont entassés à Villeneuve-Loubet jusqu’à ce que cet enfer ne dépasse toutes les collines avoisinantes, répandant son odeur et ses «jus» de décomposition à des kilomètres aux alentours. Le réalisateur Martin Esposito nous emmène de l’autre côté de nos poubelles, dans cette décharge des Alpes-Maritimes, avec le film Supertrash, dont même les moins écolos ne devraient pas sortir indemnes.

 

 

Lorsque vous avez commencé à tourner, vous pensiez passer peu de temps dans la décharge de Villeneuve-Loubet. Qu’est-ce qui vous y a retenu?

Je pensais sortir rapidement de cet endroit jusqu’à ce que j’y découvre les tapis du festival de Cannes. Cela m’a évidemment interpellé en tant que réalisateur. Le dessin global du film n’était pas encore fini et j’ai compris que ce que je devais raconter et partager était mon regard et mon chemin à travers cette décharge. Même si j’avais envie de faire le tour du monde des décharges à ciel ouvert, ce qui s’est alors dessiné est un film lié au seul endroit où je pouvais vraiment montrer ce qui se passait sur la Côte d’Azur, en France, dans mon pays.

Pourquoi vous êtes-vous infligé ces semaines dans une cabane, à manger les restes de nourriture trouvée, à supporter chaque jour la puanteur de la décharge?

Le rapport à la nourriture était destiné à montrer le gâchis: ce qui arrive dans la décharge est souvent comestible. Quant à la vie dans la cabane, c’était pour créer un lien cinématographique avec la nature, voir le contraste entre la décharge et la forêt.

On voit qu’aucun tri, aucun recyclage n’est fait alors que tous les Français et les villes sont maintenant équipés de poubelles de tri. Pourquoi cela n’est pas fait? Et pourquoi ne pas plutôt avoir enquêté sur les raisons d’une telle catastrophe?

La population française a compris qu’il fallait trier ses déchets mais est-ce que le recyclage existe vraiment en France? Nous faisons une partie du travail des acteurs de l’environnement que l’on paie pour traiter nos déchets, et malheureusement ils ne prennent pas le relais. Il y a encore plus de 250 décharges en France, sans compter les incinérateurs, c’est la preuve d’un dysfonctionnement. Le film montre ce désordre. Mon souhait est que les gens ne baissent pas les bras, qu’ils aient d’autant plus envie de trier, et que les acteurs de l’environnement se réveillent. J’aimerais faire un autre film pour donner l’envie et l’énergie de changer les choses.

Aujourd’hui, la décharge de Villeneuve-Loubet a fermé, que sont devenus les déchets?

La décharge n’est pas fermée pour moi car les déchets sont toujours enfouis et elle produit toujours du méthane. Certains parlent de revalorisation, disent utiliser le méthane pour produire de l’énergie mais l’arsenic et les hydrocarbures enfouis sont toujours là. Les déchets arrivent maintenant dans d’autres décharges. Il faudrait que le relais soit vraiment pris avec une vraie campagne de dépollution.

Vous pensez qu’il est encore temps d’agir? Comment? Voulez-vous interpeller les élus, les citoyens…?

J’ai confiance en l’Etat et dans les acteurs de l’environnement pour réagir. Nous sommes face à un problème de santé publique, mais nous ne sommes pas suicidaires, on ne va pas donner du lixiviat à boire à nos enfants. Je reste très positif.