Récolte de quinoa en Bolivie.
Récolte de quinoa en Bolivie.

Audrey Chauvet

Sommes-nous en train d’ôter le quinoa de la bouche des Boliviens? Cette mode alimentaire, qui a gagné les assiettes des bobos européens et américains, est accusée de mettre en danger l’indépendance alimentaire des pays exportateurs, Bolivie et Pérou en tête.

Alors que la FAO a déclaré 2013 «année du quinoa», pour encourager sa culture dans le monde et célébrer ses vertus nutritives, les critiques pleuvent: les consommateurs occidentaux affameraient les producteurs de quinoa en Amérique latine en faisant augmenter les prix de cette denrée de base pour eux. L’engouement européen et américain pour la petite graine a permis à la Bolivie de faire passer ses exportations de 2,5 à 65 millions de dollars par an depuis 2006, avec un prix du quinoa multiplié par trois environ. «Les hausses importantes de prix ces dernières années sont liées au développement du marché de l’Amérique du nord, explique à 20 Minutes un acheteur de la chaine de magasins biologiques Biocoop.  Ceci a provoqué une augmentation des prix car la production sur place n’a pas autant augmenté.»

Pas le même quinoa dans les assiettes des Boliviens

La Bolivie et le Pérou produisent à eux seuls plus de 90% du quinoa mondial. Autant dire que toute hausse de la demande a un impact direct sur l’agriculture de ces pays. La production de quinoa a plus que doublé en Bolivie, mais cela n’a fait qu’augmenter les revenus des quelque 20.000 familles concernées, explique Didier Bazile, agroécologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). «Les producteurs de quinoa continuent à en consommer et à cultiver des variétés anciennes qui sont pas exportées, explique-t-il à 20 Minutes. Le boom du quinoa dans les années 1990 et l’arrivée des certifications équitables dans les années 2000 a permis de faire monter le prix et cela a permis d’investir dans le développement local: ils ont pu construire des routes, des points d’eau, des écoles …», assure l’agroécologue qui a travaillé cinq ans sur le quinoa en Amérique latine.

Didier Bazile assure que le prix élevé du quinoa, lié au fait que la grande majorité passe par les réseaux de commerce équitable, ne lèse pas les Boliviens qui le payent moins cher sur leurs marchés locaux. Mais chez Biocoop, on a quand même limité les commandes de quinoa pour ne pas inciter à une culture intensive: «Au regard de la demande occidentale, certains producteurs ont fait le choix de cultiver en plaine, sur des surfaces plutôt destinées à la culture vivrière traditionnelle. C’est là qu’il y a un risque: que le quinoa entre en confrontation avec les productions vivrières locales», explique l’acheteur. Faux, rétorque Didier Bazile: «Le quinoa produit ailleurs que dans l’Altiplano n’est pas de la même variété et n’est pas exporté». Il serait plutôt consommé sur place ou dans les grandes villes andines comme La Paz, où des programmes nationaux ont introduit le quinoa dans les menus des cantines scolaires ou des hôpitaux.

Du quinoa en Anjou

La graine miracle de Bolivie n’aurait donc pas tous les torts dont on l’accuse. Naturellement cultivée biologiquement grâce à sa couche protectrice naturelle, elle permettrait d’alimenter correctement les producteurs, les pays voisins (40% du quinoa bolivien est exporté au Pérou) et  les pays occidentaux qui s’approvisionnent en quinoa équitable.

Les appétits pour les revenus florissants pourraient en fait venir d’Europe: déjà, en Anjou, des cultures de quinoa ont vu le jour. «En 2012, nous avons produit en conventionnel 300 tonnes sur 150 hectares », explique Jason Abbott, agronome spécialisé dans le quinoa angevin. Mais pour lui, pas question de concurrencer la production d’Amérique latine: «Les Boliviens et les Péruviens auront toujours plus de diversité génétique, ils ont le savoir-faire ancestral et beaucoup de relations dans la distribution bio et le commerce équitable, alors que ces circuits nous sont fermés», poursuit-il. Les bobos occidentaux peuvent manger leur petite salade de quinoa sans mauvaise conscience.