"Ca nous mange une partie de la pêche, c'est terrible!", lâche le représentant des armements de pêche de La Réunion. "Ca", c'est l'orque, redoutable prédateur des zones maritimes australes françaises. Dans ces eaux froides, comprendre ces mammifères sert tout autant la science que l'activité économique.
"Ca nous mange une partie de la pêche, c'est terrible!", lâche le représentant des armements de pêche de La Réunion. "Ca", c'est l'orque, redoutable prédateur des zones maritimes australes françaises. Dans ces eaux froides, comprendre ces mammifères sert tout autant la science que l'activité économique.

© 2012 AFP

"Ca nous mange une partie de la pêche, c'est terrible!", lâche le représentant des armements de pêche de La Réunion. "Ca", c'est l'orque, redoutable prédateur des zones maritimes australes françaises. Dans ces eaux froides, comprendre ces mammifères sert tout autant la science que l'activité économique.

Le jeu de cache-cache se déroule dans la zone économique exclusive de Crozet, riche en légine, un poisson des profondeurs très lucratif.

"Contrairement aux autres orques dans le monde, celles de Crozet ont un régime alimentaire généraliste: elles sont capables de se nourrir d'à peu près tout ce qui passe", affirme Paul Tixier, chercheur du CNRS au Centre d'études biologiques de Chizé.

Si elles affectionnent particulièrement les bébés éléphants de mer, aussi appelés "bonbons", ou les otaries, elles n'hésitent pas à changer de régime alimentaire de manière opportuniste.

"Elles adorent ce qui est gras... comme la légine. Alors quand elles en voient des milliers remonter sur les lignes, c'est un vrai buffet !", explique Thierry Clot, directeur du service de la pêche à l'administration des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF).

Cette déprédation provoque jusqu'à 35% de perte sur des lignes et se chiffre en millions d'euros cumulés. "Chaque année, les pêcheurs perdent 116 tonnes de légine et on estime que 25 des 85 orques sont responsables de 80% de cette perte", avance Paul Tixier.

Les orques "trouvent les bateaux, les suivent et anticipent le comportement des pêcheurs", raconte le chercheur qui a passé plus de 10 mois en mer sur les palangriers pour les étudier. "On a l'impression de jouer au chat et à la souris avec un chat très futé. Je comprends la frustration des pêcheurs", ajoute-t-il.

A la fin des années 90, les braconniers de la légine utilisaient des méthodes radicales (armes à feu, explosifs) pour s'en débarrasser, provoquant une chute spectaculaire de la population. Aujourd'hui, c'est avec la science qu'il s'agit de lutter, car cette interaction pose aussi le problème écologique de l'apparition d'une dépendance des orques vis-à-vis de cette pêcherie.

Un projet de recherche inédit a vu le jour, partenariat entre les armements de pêche, le Muséum d'histoire naturelle et les TAAF, mené par M. Tixier, qui a soutenu sa thèse en juillet dernier.

"J'ai mis en évidence une saisonnalité de la déprédation et une spécialisation de certaines familles dans cette déprédation", détaille le chercheur. Pour affiner ces premières données et expérimenter avec les pêcheurs des parades, le chercheur réembarque en campagne d'été dès novembre.

Cette convergence d'intérêts dépasse le simple cas des orques.

De manière plus globale, les armements participent financièrement et logistiquement aux campagnes d'estimation de la biomasse présente sur le plateau de Kerguelen, appelées "Poker".

Après Poker I en 2006, Poker II en 2010, "Poker III doit être menée en août et septembre 2013", dit Cédric Marteau, directeur de la Réserve naturelle des TAAF, qui l'a annoncée en août lors du Comité des bonnes pratiques de la pêche, instance d'échange avec les capitaines de pêche.

"Cela permet aux armements d'avoir une visibilité à moyen terme sur les quantités exploitables et peut ouvrir la voie vers de nouvelles pêcheries" comme le poisson des glaces ou le colin austral, explique Cédric Marteau.

"On travaille main dans la main", se réjouit Yannick Lauri, président du Syndicat des armements réunionnais de palangriers congélateurs (SARPC), qui trouve toutefois "un peu dommage d'avoir à se substituer à l'Etat en matière de financement de la recherche".

Ce partenariat est indispensable pour montrer patte blanche dans les instances internationales. La France se doit de montrer ses capacités à gérer durablement ses ressources de pêche australe auprès de la CCAMLR (Commission for Conservation of Antarctic Marine Living Resources).

"Pour la première fois l'an dernier, nous avons été félicités à la CCAMLR pour avoir atteint nos objectifs car pendant longtemps nous étions mis à l'index pour la mortalité aviaire", se félicite M. Marteau, qui pointe des efforts à fournir encore pour diminuer les prises accessoires.

Cette pêche vertueuse doit aussi permettre une future labellisation par le Marine Stewardship Council (MSC, Pêche durable). "Nous espérons une certification pour 2013", dit Yannick Lauri, "notre pêcherie est bien gérée et on veut le faire savoir".

Si pour le moment les marchés d'exportation asiatiques ne sont pas sensibles à l'argument environnementaliste, "c'est dans l'air du temps, alors on prend un peu d'avance", conclut l'armateur.