Avec ses bâtiments trapézoïdaux, ses vastes terrasses en gradins et la végétation qui mange des pans entiers de murs, l'ensemble Desnos rappelle un peu les antiques cités mayas. Et comme elles, cette portion de la cité des Poètes, à Pierrefitte (Seine-Saint-Denis), risque de disparaître. La municipalité a en effet décidé de la démolir dans le cadre de l'Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine). A la place, un ensemble plus classique de pavillons et de logements collectifs doit sortir de terre.
Un bâtiment éventré
Les bulldozers ont commencé leur travail en fin d'année dernière, laissant une blessure béante sur un flanc de l'ensemble Desnos. Mais en novembre, ils ont dû battre en retraite. Car le collectif d'architectes Docomomo (groupe de travail pour la documentation et la conservation des bâtiments du mouvement moderne), qui refuse la disparition de cette « œuvre majeure du XXe siècle », a saisi le tribunal administratif de Montreuil pour annuler le permis de démolir. Il doit rendre sa décision aujourd'hui.
« Il faut absolument préserver et réhabiliter cet ensemble à taille humaine, haute qualité environnementale avant l'heure », martèle Agnès Caillau, présidente de Docomomo. Il est vrai que ces bâtiments de trois ou quatre étages, dont chacun des 440 logements est équipé d'une terrasse plantée d'arbres et de rosiers, détonnent au sein d'un parc social essentiellement constitué de tours ou de blocs sans âme. Conçu en 1986 par l'architecte espagnol Jeronimo Padron Lopez, l'ensemble Desnos comprend deux grands patios dont les arbres sont irrigués grâce à un système de récupération de l'eau de pluie. Docomomo met aussi en avant la convivialité du lieu : sa verrière centrale et les passerelles en bois qui reliaient les appartements, aujourd'hui disparues, ont été pensées pour faciliter les rencontres. « C'était une architecture très ludique, souligne Agnès Cailliau. Le logement social est une particularité française. Pierrefitte devrait mettre en valeur cette cité, qui fait partie de son patrimoine. »
Du côté de la mairie, on ne l'entend pas de cette oreille. « Le projet de départ était intéressant, mais les bâtiments comportaient beaucoup de malfaçons. Il y avait des infiltrations d'eau, des moisissures. Des blocs de béton commençaient même à se détacher. » En décembre dernier, la municipalité a pris un arrêté de péril concernant la verrière centrale, qui menaçait de s'écrouler. « Cette cité est une catastrophe à vivre pour ses habitants : elle a été mal conçue et mal construite », renchérit le bailleur, Plaine Commune Habitat. « Certes, il y a des problèmes d'étanchéité des terrasses, reconnaît Agnès Cailliau. Mais c'est dû à un mauvais entretien. Ces bâtiments ont les qualités et les défauts du béton. Leur dégradation n'est pas liée à des malfaçons. » Autre argument avancé par la mairie : l'architecture de la cité des Poètes faciliterait peut-être les contacts entre voisins, mais aussi les trafics en tous genres. « Les recoins, coursives et passerelles étaient devenus le repaire des dealers. En outre, des problèmes d'accès rendaient les interventions des pompiers très difficiles. »
Apparts « impossibles à meubler »
Les Poètes, cité idéale laissée à l'abandon ou taudis bon à démolir ? Selon Docomomo, plus de 800 ex-résidents auraient signé en 2007 une pétition réclamant la réhabilitation, et non la démolition, de leurs logements. Magda a été la dernière à quitter la cité fin 2009, après dix ans passés à Desnos. « Au début, la résidence était très bien, se souvient-elle. Mais ils n'ont jamais réalisé de travaux d'entretien. Les jeux des enfants, par exemple : chaque année, un élément disparaissait. Moi, j'aimais bien mon appartement, je voudrais y retourner. » D'autres en ont un souvenir moins idyllique. « Les logements étaient très mal faits, avec des angles partout, impossibles à meubler, assure Nadia. Pour moi, dans cette cité, tout était à jeter. » L'architecture alambiquée de Desnos, où l'on ne trouve pas deux appartements qui se ressemblent, fait certes son charme. Mais quand on ne les a pas choisis, ces duplex et triplex atypiques où l'escalier trône au milieu des pièces deviennent source de mécontentement. « J'ai atterri là-bas parce que je ne trouvais pas d'autre logement, se souvient Ram. Je suis bien content d'être parti et j'espère que la cité sera démolie. » Ces Poètes font peut-être plus rêver les esthètes que les locataires.