Seine-et-Marne: A l’Epide, les volontaires veulent vraiment «tourner la page»

REPORTAGE Dans un Etablissement pour l’insertion dans l’emploi (Epide), les volontaires âgés de 18 à 25 ans sans qualification apprennent d’abord à savoir être afin de mieux s’insérer dans la vie active...

Julie Bossart

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L'Etablissement pour l'insertion dans l'emploi (Epide) de Montry, en Seine-et-Marne, a accueilli 240 jeunes adultes en 2016.

L'Etablissement pour l'insertion dans l'emploi (Epide) de Montry, en Seine-et-Marne, a accueilli 240 jeunes adultes en 2016. — JBOSSART

D’une voix à peine audible, mais le regard déterminé, Faida glisse : « J’espère intégrer au plus vite l’Epide. » A 19 ans et avec pour seul diplôme en poche le brevet des collèges, ce petit bout de femme arborant bagues et tatouages n’a pas hésité à quitter Sada, à Mayotte, dans l’océan Indien, pour faire « quelque chose de [sa] vie ». En l’occurrence intégrer l’un des 19 Etablissements pour l’insertion dans l’emploi (Epide) existant actuellement sur le territoire national*.

Faida a passé vingt-quatre heures en immersion dans le centre de Montry pour en tester les spécificités.
Faida a passé vingt-quatre heures en immersion dans le centre de Montry pour en tester les spécificités. - JBOSSART

Ni centre de formation ni école militaire

Ces structures occupent une place particulière dans le paysage des dispositifs d’insertion socioprofessionnelle des jeunes les plus éloignés de l’emploi. Créées en 2005, elles s’inspirent du modèle du service militaire adapté (SMA), qui a largement fait ses preuves en outre-mer depuis sa mise en place en 1961**.

Ni centre de formation ni école militaire, elles offrent un accompagnement à la fois global et personnalisé de tout garçon ou fille âgé entre 18 et 25 ans, sans diplôme ou qualification (en tout cas justifiant d’un niveau infrabac). Parce que les études n’ont jamais été leur fort, parce qu’ils ont été victimes de discrimination sociale ou géographique, parce que, tout bonnement, ils ont été cabossés par la vie.

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Tous, en revanche, doivent faire preuve d’un fort engagement. « Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle des volontaires, souligne Valérie Onillon, cheffe du service insertion professionnelle et formation de l’Epide de Montry, en Seine-et-Marne. Ils sont ici parce qu’ils ont décidé de venir. » Dans un Epide, on ne badine pas avec l’autorité, la politesse ou encore le règlement intérieur. C’est ce qu’a pu vérifier Faida, la semaine passée, à l’occasion d’une immersion dans le centre de Montry.

Pas la vie de château

L’établissement prend place dans un parc de 22 ha au cœur duquel trône le Domaine des Hautes Maisons, un château de style renaissance qui abrite toute la partie administrative de l’Epide. Sol en damier, escalier en bois grinçant et hauts murs rouge brique… Les lieux n’incitent pas au laisser-aller. Les volontaires ne s’y risquent pas d’ailleurs.

En rangs serrés et garde-à-vous, les volontaires se rassemblent deux fois par jour au pied du château.
En rangs serrés et garde-à-vous, les volontaires se rassemblent deux fois par jour au pied du château. - JBOSSART

Filles et garçons portent le même uniforme : polo rouge, pantalon bleu marine, chaussures beige bien robustes. Histoire de mieux marcher au pas et de ne pas glisser sur l’espace recouvert de graviers, devant le château, où sont organisés le rassemblement des sections matin et midi et, deux fois par semaine, la montée des couleurs. Bien entendu, les volontaires (137 actuellement) vouvoient les 63 encadrants du centre, dont 30 % sont des militaires à la retraite et 45 % sont éducateurs, chargés d’accompagnement social, conseillers d’éducation…

« Ce cadre et cette discipline ont un sens », insiste Christophe Libérale, coordinateur éducatif, qui admet « beaucoup répéter » ou avoir à distribuer des sanctions, voire à prononcer l’exclusion du centre.

Le nettoyage du self est assuré par les volontaires.
Le nettoyage du self est assuré par les volontaires. - JBOSSART

« C’est strict, mais, finalement, quand on respecte le règlement, on s’aperçoit qu’on n’a aucun souci », concède Daniel, 22 ans. Pour ce volontraire originaire de Seine-Saint-Denis, les corvées quotidiennes de ménage dans les chambres (non mixtes) ou au self (l’établissement n’emploie aucun personnel à cet effet) ainsi que les cours du soir passés à approfondir ses connaissances en informatique sont passées, en trois semaines, comme une lettre à la poste.

Lever à 6h, nettoyage de la chambre et lit au carré. Un rituel auquel s'astreint sans broncher Marylou chaque matin.
Lever à 6h, nettoyage de la chambre et lit au carré. Un rituel auquel s'astreint sans broncher Marylou chaque matin. - JBOSSART

Un cadre, c’est ce que recherchait Marylou en acceptant de vivre huit mois en internat à Montry, à se lever à 6h, à faire son lit au carré ou encore à se mettre au sport. « J’ai passé mon CAP en esthétique par correspondance, mais je n’ai jamais trouvé de patron. Je suis restée chez moi cloîtrée pendant près de deux ans. J’étais complètement décalée, à me lever à 14h. J’ai fini par devenir insomniaque. » A l’Epide, la jeune femme de 19 ans apprend à retrouver un rythme de sommeil normal. « Et puis, lorsque j’ai des sautes d’humeur parce j’ai du mal à accepter la vie en collectivité par exemple, je sais faire appel aux encadrants. »

« Savoir être », remise à niveau, encadrement personnalisé

Le respect des règles de base de la communication, le travail sur le comportement et sur les valeurs de la République (les volontaires participent à des actions citoyennes comme le nettoyage de la nature, des banques alimentaires, l’hommage au soldat inconnu sous l’arc de Triomphe à Paris, etc.) sont autant de compétences transférables dans la vie professionnelle. « Apprendre à se respecter, à respecter l’autre, leur permet de reprendre confiance en eux, indique Valérie Onillon. C’est souvent l’élément qui débloque tout par la suite. »

Atelier prévention santé et citoyenneté avec l'infirmière et la chargée d'action sociale du centre.
Atelier prévention santé et citoyenneté avec l'infirmière et la chargée d'action sociale du centre. - JBOSSART

Après avoir appris à « savoir être », les jeunes gens découvrent le potentiel enfoui en eux, grâce à un accompagnement sur mesure. Ce dernier consiste en une « remise à niveau » sur les plans sanitaire (prévention, inscription à la CMU…) et scolaire. Mais toujours en fonction du projet professionnel défini. « Si l’un veut devenir carreleur et qu’il est fâché avec les maths, on fera en sorte qu’il s’améliore en calcul, illustre Valérie Onillon. Autrement, on l’aidera à s’orienter vers une autre profession. » Des ateliers sont de fait organisés avec des intervenants extérieurs pour leur permettre de s’intéresser à des métiers auxquels ils n’avaient jamais songé auparavant.

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Une allocation et un capital

A son arrivée en mars à Montry, Mélanie, 21 ans, n’avait qu’une idée en tête : financer son code de la route, car elle a la fâcheuse tendance à conduire sans avoir le permis. Dans un Epide, chaque volontaire perçoit une allocation mensuelle de 210 euros. En parallèle, une prime de 90 euros par mois de présence dans l’établissement est mise de côté afin de lui constituer, à sa sortie, un petit pécule. Après avoir « cumulé les conneries » au point d’être convoquée devant la justice il y a quelques mois, Mélanie déclare aujourd’hui vouloir se tenir à carreau, passer son code et, pourquoi pas, devenir aide-soignante. « On a tous envie de tourner la page », reconnaît-elle.

63 % de taux de réussite

Faida a elle aussi l’intention d’écrire un nouveau chapitre de sa vie, en tant qu’hôtesse au sol dans un aéroport ou agent d’escale. Mais rapidement, avant de perdre sa motivation. Autre particularité des Epide, la rentrée s’effectue tout au long de l’année. La dernière admission de volontaires date du 21 juin, la prochaine est programmée mercredi 19 juillet.

En 2016, le centre de Montry a pris en charge 240 jeunes, 63 % en sont sortis avec un emploi ou une formation qualifiante. « Ici, c’est vraiment l’école des opportunités », conclut Marylou.

* Le 19e Epide a ouvert ses portes en avril à Toulouse (Haute-Garonne), le 20e accueillera ses premiers volontaires à Ales (Gard), fin 2018.

** Les Epide sont aujourd’hui sous la tutelle des ministères des Armés, du Travail et de la Cohésion des territoires. Le fonds social européen (FSE) participe également à leur financement.