«20 Minutes» a passé une semaine dans un collège sensible de Montfermeil, en Seine-Saint-Denis. A Jean-Jaurès, la communauté enseignante se bat pour garder les élèves du secteur face à la concurrence du privé.
1er jour
La réunion a été avancée. D'habitude, le principal du collège reçoit au printemps les parents des élèves de CM2 du quartier, pour leur présenter son établissement. Mais cette année, il les a invités dès octobre. « Les inscriptions dans le privé se font au mois de décembre. Donc, quand on leur vante notre collège au printemps, il est déjà trop tard, explique-t-il. Or, chaque année l'équivalent d'une classe de 6e s'échappe vers le privé. »
Ils sont ainsi une cinquantaine de parents à être venus ce samedi matin. Notamment des parents de l'école primaire Henri-Wallon, « l'école bourgeoise », celle où se rendent les habitants de Franceville, la zone pavillonnaire de Montfermeil. Le collège Jean-Jaurès est censé accueillir à peu près à part égale cette population et celle des Bosquets, la cité du coin. Mais de plus en plus de parents, effrayés par la réputation peu réjouissante de la cité, se tournent en 6e vers le privé. « Les enfants de 14 ans qui ont mis le feu aux voitures pendant les émeutes, ils sont de ce collège, croit savoir Sylvie, démonstratrice aux Galeries Lafayette. A l'école primaire, on connaît tous les enfants, tous les parents. Ici, non. Regardez : les parents sont arrivés en retard à la réunion et sont peu nombreux. S'ils ne donnent même pas le bon exemple à leurs enfants... » Sylvie est très tentée par le privé : « C'est s'acheter une tranquillité d'esprit et je crains qu'il n'y ait pas un collège public pour rattraper l'autre », dit-elle. Mais son choix n'est pas définitif et elle écoute les arguments d'une autre Sylvie, maman elle aussi. « Dans le privé, ils sont 30 par classe. Ici 22 [car en ZEP]. » Cette Sylvie-là est professeur des écoles. « Alors forcément, je suis tiraillé entre mon propre enfant et certaines valeurs. Mais je me dis que de toute façon, il sera confronté au secteur public un jour ou l'autre. » Une autre corrige : « Peut-être, mais mieux vaut attendre le lycée pour cela, quand ne restent que les enfants qui ont envie de réussir. Parce que le problème, c'est que la scolarité est obligatoire jusqu'à 16 ans. »
Sylvie a été élève ici. Elle pense que « depuis, la situation s'est encore dégradée. Dans notre école primaire, ils ne savent même pas ce qu'est le jeu du foulard. » Au collège Jean-Jaurès non plus puisqu'en vingt ans, il n'y en a pas eu un seul cas. Ce qui ne rassure pas pour autant les parents. « Qu'est-ce que vous faites avec les règlements de comptes, quand un simple regard de travers suffit à faire dégénérer ? demande un père. Que faites-vous avec les deux ou trois élèves qui ne laissent pas travailler les autres. C'est bien beau de convoquer les parents, mais après ? » En marge de la réunion, ce père plaide même pour l'instauration de la vidéosurveillance, pour dissuader car « qui dit qu'un élève exclu ne voudra pas se venger, même des années plus tard ». Le chef d'établissement argumente, détaille les punitions, sanctions, et souligne : « Ici, il y a huit surveillants en permanence. Il n'y a quasiment pas d'absentéisme. Les résultats sont bons. Certes, il y a des vols. Donc ça ne sert à rien d'apporter son téléphone ou son MP3. Mais on propose suffisamment d'activités, entre le théâtre, le foot ou la comédie musicale pour ne pas avoir besoin de ça. »
Un prof expérimenté prend la parole : « Vu le nombre d'années que j'ai fait ici, je pourrais être accepté n'importe où en France. Mais je reste. Et c'est parce que ça me plaît. Ici, ceux qui veulent s'en sortir s'en sortent. » Sont cités des jeunes qui ont fini en classe prépa à Louis-le-Grand à Paris, ou des gamins de la section foot qui jouent aujourd'hui au Mans ou à la Juventus de Turin. Autant d'arguments qui n'ôtent pas le doute : « Je crois que je m'en voudrais trop si je l'inscrivais ici et que ça se passait mal, dit Sylvie. C'est vrai que le collège est rassurant, mais le problème, c'est dehors. » Une autre mère lui glisse : « Tu peux toujours essayer la 6e et voir après. » Sylvie acquiesce mollement. Dans deux mois, elle devra décider. « Je vais venir régulièrement à la sortie des cours pour voir s'il y a de la violence, prévoit-elle. Et j'irai aussi entendre le discours du privé. »