Les bombes sont au sol. La peinture encore fraîche. « Si des artistes on l’envie de s’exprimer, il est normal qu’ils puissent le faire. La règle : Si une personne fait mieux, elle a le droit de repasser », lance l’artiste « Un gars dans la rue ». Ce week-end, avec deux autres graffeurs – Joris Delacour et « Daria la Russe » - ils viennent d’achever leur œuvre sur l’un des murs de la place de la République. Sans aucune référence aux attentats.

Pourtant, ici, dès le lendemain des événements du 13 novembre, de nombreuses œuvres en hommage aux 130 victimes ont été graffés sur les murs du quartier. Trois mois après, que reste-t-il sur le béton ?

« Les autres graffeurs ont le droit de repasser mais… »

La célèbre devise de la ville, « Fluctuat Nec Mergitur », inscrite en blanc sur fond noir, trône toujours sur la place et près du Canal Saint-Martin. Néanmoins, une tête de grand-mère mécontente a notamment été dessinée. Un « libérez ce mur » a aussi furtivement été bombé sur une autre partie de la façade. Contacté par 20 Minutes, le collectif de graffeurs parisiens à l’origine du graff refuse de répondre, mais évoque que leur œuvre doit rester affichée et font tout pour. D’autres, en revanche, ont abdiqué face à ces « assauts ».

Le mur du « Fluctuat Nec Mergitur » près du Canal Saint-Martin. R.Lescurieux

« Nous aurions aimé que notre peinture reste. Nous avons essayé de retoucher mais au bout d’un moment c’était trop », affirme un des membres du collectif « oignontomatesalade », qui avait dessiné un « Paris je T’aime » sur l’un des murs de la palissade place de la République. Dubitatif, il poursuit : « Après, ces œuvres ont été réalisés sur des murs tolérés. Autrement dit, les autres graffeurs ont le droit de repasser », ajoute-t-il, regrettant toutefois que certains ne respectent pas toujours « les règles ».

« Si quelqu’un repasse, il doit au moins le faire correctement en retirant tout ce qu’il y a en dessous. Sinon, il salit », conclut-il. Tout en respectant ces usages, certains souhaitent toutefois que « la rue reprenne ses droits ».

« Il faut que ça tourne et si possible avec de belles créations »

Devant le mur de République repeint par leurs soins, les trois artistes admirent le rendu et évoquent l’avenir. « Il faut que les choses se fassent. Il y a un devoir de mémoire mais il ne faut pas être piégé. Ça doit bouger. Il faut que ça tourne et si possible avec de belles créations », appuie « Un gars dans la rue ».

« Mais nous ne nous serions par exemple jamais permis de peindre sur le Fluctuat. C’est un bel hommage qu’il faut préserver et dont il faut se souvenir. Nous sommes venus peindre sur une partie de cette palissade qui a été saccagée et nous l’avons restaurée à notre manière. Nous venons peindre pour le plaisir tout comme plein d’artistes et je pense qu’il est normal que chacun, avec son style, puisse tour à tour venir s’exprimer librement et faire vivre sa créativité », explique Joris Delacour. Les habitants du quartier sont aussi partagés entre art et mémoire.

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« On a envie que ces œuvres de souvenir restent. Mais le fait qu’elles soient repassées prouve aussi que la vie reprend », soutient Florence, 50 ans. « Ces graffitis ne font que nous rappeler les moments difficiles. Et en même temps, ça fait partie du quotidien. De notre quotidien » débite Léa, 28 ans, habitante du 11e arrondissement. « Si ça reste, ça doit être entretenu », témoigne-t-elle.

Un mur « légal » du souvenir ?

Pour perdurer dans le paysage et le souvenir des Parisiens, certains collectifs aimeraient un mur « légal » avec une autorisation spéciale de la part de la Mairie. D’autant que dans quelques mois les murs de la palissade, place de la République, tomberont pour la réouverture de l’ancien café Monde et Médias, rebaptisé Fluctuat Nec Mergitur. Alors, que faire de cet art éphémère du souvenir dans le quartier ?

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Contactée par 20 Minutes, la Mairie dit « réfléchir » à la situation. « Un temps d’annonce sera prévu dans un certain temps, mais les éléments sont encore à l’étude », note une source proche du cabinet de Bruno Julliard.