Des membres du collectif «Place aux femmes», dans un café à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).
Des membres du collectif «Place aux femmes», dans un café à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). - Pascale Colisson

Ce sont leurs rires que l’on entend lorsqu’on pousse la porte du Roi du Café, un bar à la croisée des rues de la Poste et Henri Barbusse à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Elles sont une quinzaine de femmes autour d’une table, en ce début de soirée, à l’heure de l’apéro. Autour du cou, des foulards rouges à pois blancs, le signe de reconnaissance de leur collectif « Place aux femmes », qui investit joyeusement un café de la ville un mardi sur deux, de 19h à 21h, à l’heure où les hommes sont dans les bars et les femmes à la maison.

La première fois qu’elles sont entrées dans ce café, en juin 2011, l’ambiance n’était pas à la rigolade. A l’origine de leur action, le coup de gueule d’une dizaine d’amies d’Aubervilliers, ville de banlieue parisienne de culture populaire, ouvrière et immigrée. « Chacune d’entre nous, à un moment donné, a constaté qu’elle ne pouvait pas franchir la porte d’un café. Ou s’asseoir en terrasse. Parce que les hommes occupaient l’espace et créaient de ce fait une barrière invisible mais réelle », explique Monique, professeure d’allemand à la retraite, qui vit à Aubervilliers depuis trente ans.

Des chaises conquises de haute lutte

Le déclic a lieu quand le Roi du Café ouvre une terrasse. Immédiatement « confisquée » par les hommes. Monique, Maguy, Judit, Nadia et quelques autres décident d’agir. Elles arrivent à vingt au café, luttent chaise par chaise au fur et à mesure qu’elles se libèrent pour se réapproprier l’espace. Et finissent par occuper toute la terrasse. « La tension était palpable, raconte Maguy, auteure et responsable de formation pour les taxis, et Albertivillarienne depuis 1988. Les hommes étaient debout devant nous, les voitures klaxonnaient en passant ou stationnaient à côté de la terrasse, musique à fond ; les véhicules de police passaient au ralenti. »

Conscientes qu’une seule action ne suffit pas, elles reviennent pour un deuxième round qui s’avérera plus musclé. « Les hommes ne voulaient pas lâcher les chaises, raconte Maguy. Mais le patron a épousé notre combat et nous avons petit à petit gagné notre place. »

Nafa Zanoun, gérant du Roi du café, se souvient très bien de ce moment mémorable : « Ici, les clients n’ont pas l’habitude de voir des femmes dans un café. Ils se demandent ce qu’il se passe. Alors, je leur explique que les femmes font partie de la société et qu’elles ont leur place dans un bar. Elles se sont battues pour ça ; c’est leur droit. » Le Roi du café sera le premier établissement à recevoir le label du collectif, sous forme d’une affiche indiquant : « Ici, les femmes se sentent chez elles aussi ».

Des femmes de tous âges et de toutes origines

Aujourd’hui, « Place aux femmes » rassemble 160 femmes de tous âges – étudiantes, femmes actives, retraitées – et de toutes origines. Certaines sont féministes, d’autres s’en défendent farouchement. Leur point commun : elles sont dynamiques et souvent investies dans un engagement social. Leila, jeune traductrice, est arrivée il y a un an et demi. C’est sa mère qui lui avait parlé du collectif. Oriane, 24 ans, est anthropologue. Sophie, 40 ans, géographe. Elle s’intéresse particulièrement à la place des femmes dans l’espace public. Louiza, architecte et Leila, webmaster, alimentent le blog. « La mixité des âges et des origines est venue assez vite, constate Michèle. Mais c’est plus difficile en ce qui concerne la mixité sociale. Nous avons du mal à mobiliser l’Aubervilliers populaire. »

Refusant toute organisation conventionnelle, elles ont opté pour le collectif : pas de chef, pas de structure, toutes les décisions se prennent ensemble au café. « C’est un réseau dans le bon sens du terme, affirme Monique. Une occasion de s’impliquer de façon festive et conviviale dans un contexte morose. » Une implication renforcée à la suite des attentats du 13 novembre dernier, comme en témoigne le billet posté sur le blog du collectif : « Notre action n’en est que plus pertinente et nécessaire : résistons et continuons à lutter à la mémoire des victimes. »

« Entrées dans le paysage »

Un engagement qui paye. Au-delà des labellisations (7 cafés aujourd’hui sur une soixantaine visités), le collectif organise des événements dans la rue le 8 mars, journée internationale de la femme et fait le tour des bars lors de la journée contre les violences faites aux femmes, le 25 novembre. A La Nouvelle étoile, au Bar des Amis, au Périgord, au Chien qui fume, ou encore à l’Entracte, elles lancent le débat et la discussion s’engage avec le gérant et les clients. Personne ne refuse le dialogue, même si certains estiment que « le café, c’est pas la place des femmes ».

Le 7 mars dernier, un événement très symbolique a eu lieu face au Roi du Café : l’inauguration de la Place des Femmes. Une demande émanant du collectif et à laquelle la mairie a donné son accord.

Aujourd’hui, ce sont les gérants des cafés non labellisés qui les sollicitent pour recevoir leur visite. « La plupart sont conscients de la situation et aimeraient voir plus de femmes prendre un verre dans leur café, explique Michèle. Nous avons constaté une réelle évolution en trois ans. Les réactions, ironiques au départ, sont plus positives. Nous sommes entrées dans le paysage. »

Le prochain rendez-vous du collectif « Place aux femmes », est fixé au mardi 9 février 2016, de 19h à 21h, dans un lieu qui reste à définir, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

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