La justice dans toute sa solennité. Avec un président, deux assesseurs, un procureur et un greffier, le tribunal pour enfants, qui statue sur les délits les plus graves et les récidives, donne une autre dimension à la justice des mineurs que le seul cabinet du juge. En théorie. Car Abel et Djo Djo n'ont pas l'air de trop s'en faire quand ils pénètrent dans la salle. Ils sont jugés pour trois affaires, survenues il y a plusieurs mois, dont l'une en commun : des coups portés à un autre adolescent à l'aide d'une grille d'égout. L'agression s'est soldée par leur arrestation, et quelques menaces de mort adressées aux policiers. « Pourquoi ? », demande simplement la présidente du tribunal. « Avant, avec Djo Djo, on s'influençait trop. Mais comme on dit, la violence résout pas les problèmes », récite Abel avec un air aussi concerné que s'il demandait du sel à table.
Djo Djo a frappé son prof
A ses côtés se tient Djo Djo, 16 ans, des boutons d'acné, un physique de grand dadais et un regard doux. Il y a dix mois, cela ne l'a pas empêché d'agresser un de ses profs. C'était au début d'un cours. Lui, « comme d'autres élèves », était convoqué chez le proviseur. « Le prof m'a dit d'y aller, mais je suis rentré quand même dans la classe. Il m'a attrapé par le col et m'a mis dehors. Alors je suis revenu et je l'ai frappé. » Résultat : un nez cassé, une opération sous anesthésie générale, trois jours d'hôpital et trente-cinq jours d'arrêt de travail.
« Vous avez déjà été condamné ? » demande la juge. « Oui », répond Djo Djo. Qui se trompe. Dans deux affaires antérieures, il a rencontré le juge, fait un travail de réparation, mais n'a pas encore été jugé. « Comme le ministère de l'Intérieur, les jeunes aimeraient que la justice aille plus vite, pour que ça se termine rapidement. Ils confondent le premier rendez-vous, qui s'accompagne souvent de mesures éducatives, avec le jugement. Et ne comprennent pas que, dans leur intérêt, il faut un temps pour l'instruction et la réflexion entre le délit et le jugement », explique un éducateur.Après son acte, Djo Djo a été exclu de son collège, où il était en première année de CAP mécanique. Il n'en a pas retrouvé d'autre pour l'instant, mais aimerait reprendre en alternance.
Il a « collé des timbres » pendant une journée
L'éducateur qui le suit dans le cadre d'une mesure de réparation dans une autre affaire témoigne : « Il fait des choses satisfaisantes, mais il n'est pas constant. Et parfois, il devient très violent sans qu'on sache trop pourquoi. Il a toutefois très bien accompli sa mesure de réparation. » Qui consistait à « coller des timbres » pendant une journée, selon Djo Djo. Pour l'éducateur, c'est cependant positif. « Quand on lui propose des choses concrètes, il va au bout. »
Ses parents sont séparés, sa mère vient tout juste d'être régularisée et vit dans la précarité. Elle est présente à l'audience mais ne comprend pas le français. Son père, « quand il a vu que son fils avait des problèmes à l'école et avec la justice », a préféré couper les ponts, selon l'éducateur. Djo Djo est épileptique, ce qui explique en partie sa « violence spontanée », affirme son avocat. Pour le sauver, ses parents ont fait « appel à un marabout, c'est vous dire le désarroi ». Surtout, « il souffre de la polygamie de son père, qui crée un climat invivable ». La procureure explique : « Pour ces faits, vous encourez trois ans de prison ferme. » Estimant qu'il a « peu d'antécédents », elle ne requiert pourtant qu'un stage de citoyenneté, pour lui « rappeler dans un cadre strict et contraignant les valeurs de la société ». Elle demande aussi une mesure de liberté surveillée, qui consiste en un suivi éducatif sur la durée. Après délibération, le tribunal la suit et accède aux demandes du professeur, qui avait exigé 1600 e du mineur. « C'est surtout l'amende qui m'embête, explique Djo Djo à la sortie, même si je pense que c'est l'assurance de mon père qui va payer. » Et le stage ? « Pffff. Je pensais qu'ils allaient m'envoyer deux semaines en prison ».
Michaël Hajdenberg