Le président turc Erdogan le 30 novembre 2015 au Bourget pour la COP21.
Le président turc Erdogan le 30 novembre 2015 au Bourget pour la COP21. - JACQUES DEMARTHON / AFP

Les espoirs suscités par l’accord de Munich sur une «cessation des hostilités» en Syrie auront été de courte durée. Pour la troisième journée consécutive, la Turquie a pilonné ce lundi des positions kurdes en Syrie en représailles, selon Ankara, à des tirs. Une riposte qui révèle plus que jamais l’internationalisation et l’implication de la Turquie dans le conflit syrien.

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La question kurde obsède Ankara

L’escalade dans le conflit a été attisée ces derniers jours par les progrès des unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD), groupe à majorité kurde qui progresse actuellement dans le nord de la Syrie, près de la frontière turco-syrienne.

« Le conflit syrien a un double intérêt pour Erdogan, souligne le chercheur Alican Tayla, enseignant en relations internationales à l’université Paris 13. Sur le plan extérieur, il souhaite éviter l’émergence d’une région autonome kurde et étendre sa zone d’influence. À l’intérieur, la question kurde est cruciale pour le régime qui a choisi d’y répondre par la violence depuis la fin du cessez-le-feu à l’été 2015. Pour Ankara, le PYD est l’ennemi principal, avant l’Etat islamique car il est une filiale du PKK considéré comme terroriste. D’ailleurs, en bombardant les forces kurdes, Ankara renforce par ricochet l’Etat islamique et le régime d’Assad. »

Même si Ankara fait pression sur l’Europe en menaçant de laisser passer les réfugiés (le pays en accueille deux millions), les Européens et les Etats-Unis ne devraient pas abandonner les Kurdes, estime Agnès Levallois, consultante spécialiste du Moyen-Orient. Ils ont d’ailleurs condamné les frappes turques. Mais ils ont accepté d’écarter le PYD des pourparlers de paix sur la Syrie ouverts le 29 janvier à Genève. « C’est un jeu de patience, comme si la Turquie testait le soutien de l’OTAN, mais ce jeu n’est pas durable et il a déjà des conséquences désastreuses pour les populations civiles », déplore Alican Tayla.

Les relations s’enveniment avec la Russie

Mais dans le drame syrien, Ankara s’oppose également à Moscou. Le ton monte en effet depuis plusieurs mois entre les deux capitales, notamment après qu’un avion russe a été abattu par l’armée turque en novembre dernier. « Leur rivalité ne cesse de croître, observe Agnès Levallois. Les deux pays sont radicalement opposés sur la solution de la crise syrienne. » La Russie, principale alliée du régime de Bachar al-Assad, bombarde les positions de l’Etat islamique mais aussi de l’opposition syrienne. De son côté, le président turc Erdogan s’oppose au maintien du président syrien.

« Nous ne laisserons pas Azaz [tenue par les rebelles] tomber », a martelé ce lundi le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, qui a accusé la Russie de se comporter « comme une organisation terroriste » en Syrie. Si elle continue, « nous lui opposerons une riposte extrêmement résolue », a-t-il averti. Mais Ankara a beau proférer des menaces à l’égard de la Russie, sa position de force ne semble pas durable. « c’est la Russie qui a la main dans la région depuis que les Etats-Unis ont décidé de ne pas intervenir en 2013 après le franchissement des fameuses lignes rouges par le régime d’Assad », estime Agnès Levallois. Quant à la Turquie, « son intervention sur le sol syrien reste conditionnée à l’accord des Etats-Unis et de l’OTAN ».

La Syrie est ainsi devenue le théâtre d’affrontements plus ou moins indirects entre de nombreux pays - Iran et Arabie saoudite, Russie et Turquie, Russie et Etats-Unis et Europe. « C’est un échiquier où se jouent les intérêts de divers pays », analyse Alican Tayla. Une partie d’échecs qui dure depuis bientôt cinq ans et qui a fait, selon le Centre syrien pour la recherche politique, au moins 470.000 morts.

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