De notre correspondant à Los Angeles
«Vous avez été envoyés aux Etats-Unis pour un service de longue durée. Vos études, comptes en banque, voiture, maison... Tout ne sert qu'un but: accomplir votre mission, c'est à dire développer des liens dans les cercles politiques décisionnaires américains, et envoyer des informations.»
La tirade vous semble sortie d'un roman de John Le Carré ou d'un épisode d'Alias? Il s'agit pourtant de l'un des échanges interceptés et décryptés par le FBI. Il est publié dans l'acte d'accusation, après un vaste coup de filet, annoncé lundi, contre onze personnes accusées de travailler aux Etats-Unis pour le compte de Moscou. Encre invisible, messages codés, sacs d'argent enterrés, échange de valises sur un banc... Tous les ingrédient du parfait roman d'espionnage sont là.
Enfance en Sibérie
Dix personnes ont été arrêtées dimanche dans l'Est américain dans cette affaire et une reste en fuite, a annoncé le ministère de la Justice dans un communiqué. Poursuivis pour espionnage et, pour neuf d'entre eux, pour blanchiment d'argent, ils risquent jusqu'à 25 ans de prison.
Cinq ont été présentés à un juge fédéral lundi, quelques jours après une visite à Washington du président russe Dmitri Medvedev, pendant laquelle les deux pays ont assuré avoir tourné la page de la guerre froide.
Les suspects «prétendent» être Américains, Canadiens ou Péruviens. Leur nationalité réelle n'est pas précisée. Harvey Klehr, professeur de sciences politiques à l'université d'Emory, estime cependant pour 20minutes.fr «que plusieurs signes indiquent qu'un ou plusieurs suspects sont de nationalité russes». Un homme mis sur écoute parle en effet de son «enfance en Sibérie». A la différence de l'espionnage pendant la Guerre froide, ils n'opéraient pas sous couvert de rôle diplomatique mais plutôt sur le modèle de «cellules dormantes», parfaitement intégrés à la société américaine.
10 ans d'enquête
L'opération est l'aboutissement de près de dix ans d'enquête du FBI. Les espions présumés ont été mis sur écoute, suivis jusque dans un pays d'Amérique latine où les sacs de billets étaient parfois échangés. Le FBI ne dit pas si des informations vitales ont été dérobées. «Le réseau étant surveillé depuis lontemps, c'est sans doute peu probable», estime Harvey Klehr.
Après avoir été entraînés (notamment dans les langues étrangères) par le SVR, une des agences de renseignement russe fondées sur les cendres du KGB, «les agents secrets se voyaient remettre une fausse identité appelée 'légende'», raconte la police. «Les agents opéraient par deux, de telle sorte qu'ils pouvaient se faire passer pour un couple marié (...) et avaient souvent des enfants», afin de soigner leur couverture. L'un des hommes arrêtés possédait un acte de naissance authentique mais appartenant, selon le FBI, à un Canadien mort en 2005.
Le FBI se fait passer pour le gouvernement russe
Avant de procéder au coup de filet, le FBI s'est introduit clandestinement dans les appartements occupés par ces «espions», à New York, Boston ou Seattle, pour prendre des photos ou copier des disque durs, les a suivis, surveillés, écoutés et lus et leur a même parlé sous couvert d'être des agents du gouvernement russe.
Les enquêteurs ont découvert un arsenal de moyens de communications, comme une technique de codage de données dans des photos ensuite diffusées sur des sites Internet anodins, ou des radios à ondes courtes pour contacter directement Moscou. «Les radiogrammes étaient en général similaires à des communications en morse», explique le FBI.
Deux des agents utilisaient aussi un réseau Internet fermé pour communiquer avec les Russes. Assise dans un cybercafé, une agente se branchait par exemple sur son ordinateur portable et envoyait des informations à un représentant du gouvernement russe caché à l'intérieur d'une camionnette garée de l'autre côté de la rue.
«Ceintures de billets»
Les espions échangeaient des sacs remplis d'argent dans des escaliers de gare, des parcs publics ou des cafés. Dans un cas, une partie de l'argent a été enterrée.«Environ deux ans plus tard (...), les suspects de Seattle sont revenus à New York et ont récupéré l'argent», explique le FBI, ajoutant que les agents se sont ensuite, selon les images d'une caméra cachée dans leur chambre d'hôtel, composé «une ceinture de billets» et ont «réparti le reste entre plusieurs portefeuilles».
Malgré ces subterfuges, les résultats décrits par le FBI sont restés peu concluants en terme d'informations recueillies. Appelées «perroquet», «chat» ou «fermier», les cibles avec lesquelles les agents ont été en contact auraient notamment été un «ancien conseiller auprès d'un parlementaire» et «un haut responsable financier de New York». Un échange témoigne de la volonté de Moscou d'obtenir des informations sur la position d'Obama sur le traité de non prolifération nucléaire, avant une visite du président à Moscou, en 2009. Les infiltrés se sont également intéressés à des étudiants, potentielles recrues de la CIA, afin de voir s'il était possible de les enrôler.
Pas de réaction de Moscou
L'annonce a surpris, lundi, alors que les relations entre les Etats-Unis et la Russie, sous la houlette d'Obama et Medvedev, semblaient se réchauffer. Ni Moscou ni Washington n'ont pour l'instant réagi.
Depuis la fin de la Guerre froide, le KGB a été démantelé en plusieurs agences de renseignements, dont le SVR. De nombreux experts ont pointé un doigt accusateur sur l'agence lors des assassinats de l'ex-espion Alexandre Litvinenko et de la journaliste Anna Politkovskaïa, sans qu'aucune preuve n'implique directement Moscou.