INTERVIEW - Un spécialiste du Pakistan analyse la détérioration des relations de ce pays avec les Etats-Unis...
Trois questions à Olivier Guillard, directeur de recherche Asie à l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques, sur les
tensions entre le Pakistan et les Etats Unis, en marge de la rencontre entre les président Bush et Zardari.
Pourquoi la situation se dégrade-t-elle à ce point sur le terrain entre les Etats Unis et le Pakistan?
Ce qui ressemble à une détérioration brutale mûrit en fait depuis près d’un an. On a feint de croire que ces deux pays travaillent en bonne intelligence. En réalité il s’agit d’une relation d’affaires qui ne repose pas sur la confiance. Les Etats-Unis pressent le Pakistan de prêter une assistance plus active à leur lutte contre les talibans dans les zones tribales. Les détenteurs du pouvoir pakistanais agissent à reculons, pour ne pas monter contre eux la population qui leur reproche de se laisser dicter sa conduite par Washington. Mais le pays, sans l’aide impulsée par les Américains, est à deux mois de la banqueroute.
Pourquoi le ton est monté brutalement en septembre?
Le
départ précipité de Pervez Musharraf a laissé les Etats-Unis circonspects, ils doivent composer avec une équipe nouvelle, civile, qui jouit d’une faible crédibilité nationale et internationale. En passant à l’action dans les zones tribales, les Américains ont voulu forcer la main du président Zardari. C’était un mauvais calcul, car l’armée pakistanaise fait tout pour savonner la planche du pouvoir civil, déjà très affaibli. Elle mène ses actions dans ces zones, et n’en avertit le gouvernement qu’après coup. Et la défiance de la population à l’égard des Etats-Unis est grandissante.
Peut-on craindre que ces tensions ne dégénèrent?
La situation interne du Pakistan est préoccupante. On ne sait plus qui a vraiment le pouvoir, et les choses vont aller en se compliquant. On peut craindre que la population aille au clash avec son gouvernement avec l’appui de l’armée, et exige d’être libérée de l’emprise des Etats Unis. Asif Ali Zardari ne restera peut-être pas président bien longtemps, et sa rencontre avec George Bush n’accouchera de rien de plus que d’une poignée de mains. En attendant, la situation profite aux structures mafieuses et terroristes dans les zones tribales. Elles risquent de s’étendre à l’Afghanistan, et se retrouver dans les grandes capitales européennes.
Julien Ménielle