Alain Juppé: «Les terroristes sont toujours là»

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Publié le 8 février 2013.

MALI - Interrogé depuis Bordeaux vendredi 8 février, l'ancien ministre des Affaires étrangères estime que la situation est loin d'être réglée au Mali...

Ministre de la Défense puis des Affaires étrangères dans le gouvernement Fillon, le maire de Bordeaux Alain Juppé commente pour 20 Minutes l'opération Serval de l'armée française au Mali.

Il s’est beaucoup dit que la France intervenait au Mali parce qu’elle n’avait pas envoyé de troupes au sol en Libye, ce qui aurait empêché les groupes terroristes de trouver des armes. Vous étiez à l’époque de l’intervention au Libye le ministre des Affaires étrangères: avez-vous le même avis?

C’est stupide. Il n’a jamais été question d’envoyer des hommes au sol en Libye, la résolution votée à l’époque ne le permettait pas, contrairement à celle adoptée pour le Mali. C’est une simplification historique un peu superficielle de dire que c’est la Libye qui a tout provoqué. Cela fait trente ans que les Touaregs se révoltent. Il ya eu des accords de paix à Alger, et aujourd’hui au nord du Mali il y a à la fois les salafistes et des djihadistes, mais aussi les Touaregs. C’est vrai que la Libye n’a pas arrangé les choses, des armes ont reflué vers le Sahel mais ce n’est pas cela qui explique la situation. Pour l’un de mes derniers voyages en tant que ministres des Affaires étrangères, je suis allé à Bamako rencontrer le président Touré à l’époque. Je lui avais dit de négocier avec les Touaregs, lui était parti dans l’idée qu’Aqmi allait lui ficher la paix, rester dans le nord et ne pas aller jusqu’à Bamako: on a vu la suite… J’ai approuvé l’intervention mais rien n’est réglé. Nous n’avons pas détruit les terroristes: ils se sont enfuis. Ils sont toujours là, soit dans les villes, mêlés à la population, soit dans le nord. Si l’armée française se retire, comme on nous l’annonce, encore que ce soit un petit peu ambigü, la chose est loin d’être réglée.

Est-ce une erreur selon vous que l’armée française commence à quitter dès mars le Mali?

Il y a une communication extrêmement maîtrisée sur ce qui se passe, c’est le moins que l’on puisse dire. On nous dit qu’il y a eu des centaines de morts du côté des terroristes, mais les rares journalistes qui ont pu aller sur le terrain n’en ont pas vu. On nous dit qu’il y a eu des blessés côté français sans nous dire combien. C’est quand même très curieux. On ne sait pas très bien quel est le rapport de force sur le terrain: début mars c’est dans quinze jours. Je ne suis pas sûr que les soldats africains soient en mesure de prendre le relais. Et si les mêmes causes produisent les mêmes effets, avec des colonnes terroristes qui foncent vers le sud, on serait dans une sacrée difficulté. Il y a aussi des difficultés à Bamako, où le problème n’est pas réglé. Les militaires qui ont fait le coup d’Etat ne sont pas véritablement rentrés dans leur caserne, l’ordre constitutionnel n’est pas vraiment rétabli. Qui maîtrise l’armée malienne, qui évite les exactions? Comment traite-t-on les Touaregs qui veulent bien se dissocier des terroristes? Il y a toute une série de questions.

La France est partie seule au Mali, sans aide financière de l’Europe, et on entend maintenant que c’est parce que la France paie seule, qu’il y aurait eu un dépassement du budget autorisé de 3%…

On a déjà essayé de faire ce coup-là il y a quelques années, on avait dit qu’il faudrait mettre le budget de la Défense en dehors des critères maastrichtiens… Je crois que ce n’est pas sérieux. En revanche il n’en reste pas moins que l’Europe a été nulle. Et c’est profond, car il n’y a pas simplement l’aspect financier, mais aussi l’aspect idéologique: l’idée que l’on puisse parfois utiliser la force pour régler certains conflits, lorsque la négociation ne suffit pas, est étrangère à un certain nombre de nos partenaires, et y compris à nos partenaires allemands. Cela pose la question de pouvoir réanimer, un jour, une véritable politique de sécurité de défense commune. J’ai essayé d’y travailler quand j’étais au Quai d’Orsay, j’ai eu beaucoup de mal avec les Britanniques, qui ne veulent pas faire cela avec les Européens, et avec les Allemands qui n’ont pas envie de s’engager.

A ce propos, la Suède a expliqué il y a peu que, si elle était attaquée, elle ne pourrait même plus se défendre. Cela vous inquiète?

Oui… Parmi les géants européens, Il n’y a plus que deux pays qui ont une véritable capacité militaire à se défendre, c’est la France et la Grande-Bretagne. J’espère donc que l’on ne va pas rogner les crédits de la défense française. Ce que l’on a fait au Mali, c’est la démonstration que toutes les réformes engagées depuis dix ou quinze ans ont conduit à une armée opérationnelle, capable de projeter 4.000 hommes dans des délais extrêmement brefs. Or, le monde est dangereux, la menace terroriste existe.

Propos recueillis par David Blanchard, Elsa Provenzano et Mickaël Bosredon
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