Les troupes américaines de combat auront quitté l’Irak en août. Vous vous dites inquiet à ce sujet. Pourquoi?
Avant que je quitte l’Irak en 2009, nous avions négocié un accord pour un retrait complet des troupes d’ici la fin 2011. Depuis, l’administration Obama a décidé de réduire le nombre de soldats à 50 000 d’ici août - ce qui n’était pas une demande des Irakiens. Mais les négociations pour former un gouvernement après les élections législatives irakiennes de mars prendront de temps, et il sera à peine en place quand les troupes partiront. Je serais donc plus à l’aise si nous n’imposions pas cette date limite. Les circonstances ont changé. Laissons-nous plus de flexibilité d’ici 2011.
Plusieurs attaques sont survenues récemment en Irak. Al-Qaida peut-il revenir en force?
Al-Qaida a été affaibli, mais il est toujours là. Ce sont des gens forts, disciplinés, déterminés, et flexibles. Ils saisiront toute occasion pour regagner du terrain. Mais je suis moins inquiet là-dessus que sur les énormes défis politiques que l’Irak doit relever, notamment les tensions entre les arabes (sunnites et chiites) et les kurdes, l’autorité du gouvernement fédéral, les frontières intérieures – notamment sur le statut de Kirkouk -, la corruption, le développement économique, l’emploi, les services (santé, eau, électricité), etc… La liste est longue.
Le «surge» (renforts) a-t-il été un succès?
Je pense qu’il a tout changé en Irak. Il a créé un cercle vertueux. Quand on a ajouté des troupes et changé leur mission - pour protéger la population - cela a redonné confiance aux Irakiens. Les sunnites se sont élevés contre al-Qaida. Les chiites ont vu que les sunnites, qui étaient leurs ennemis le mois d’avant, combattaient désormais un ennemi commun. Ils sont donc devenus moins attachés à leurs milices, etc. Le surge était-il un succès ? C’est trop tôt pour le dire. Mais il a permis de retourner une situation négative en source d’espoir.
Que pensez-vous d’Iyad Allawi, vainqueur des élections législatives de mars?
Allawi et (son rival, l’ex-Premier ministre) Nouri al-Maliki sont les deux faces d’une même pièce. Ce sont tous deux des nationalistes. Ils ont tenu un discours similaire pendant la campagne, parlant de l’identité irakienne. C’est encourageant de voir que les politiciens mettent cela en avant, et non une identité ethnique, sunnite ou chiite. L’Irak devient de plus en plus une nation.
Vous avez toutefois déclaré redouter que cela puisse mener à une forme d’autoritarisme. Pourquoi?
L’autoritarisme a fait partie de la culture politique irakienne au moins depuis la révolution de 1958 (qui a mis fin à la monarchie). Cela n’a pas commencé avec Saddam Hussein. Allawi et Maliki ont tous deux des tendances autoritaires. Il est donc capital de veiller à ce que la Constitution soit respectée, et que les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire soient équilibrés.
Craignez-vous que ne soit pas le cas?
Même après 7 ans de guerre, tout est possible en Irak. Le pays aura besoin de soutien. J’aimerais que l’Union européenne s’investisse plus en Irak, notamment sur l’économie, le commerce et l’éducation. En tant que Premier ministre, Maliki est venu à Bruxelles en 2008 pour rencontrer l’UE. C’était un signal fort : il voulait une relation forte avec l’Europe. J’espère que l’UE répondra à cela, en participant à la stabilisation du pays, et en l’aidant à se tourner vers l’Occident, ce qui n’a pas été fait depuis plus de 50 ans. Je suis ravi de voir des compagnies pétrolières, notamment françaises et américaines, remporter des contrats en Irak. Pas seulement parce que cela rapporte de l’argent aux compagnies, mais aussi parce cela montre que l’Irak renforce ses liens avec l’Occident.
Les Etats-Unis sont concentrés sur l’Afghanistan et le Pakistan. Craignez-vous que cela ait un impact négatif sur l’Irak?
Nous sommes un grand pays. Je pense qu’on peut se concentrer sur deux choses à la fois, et nous devons le faire. Ce qui se passe en Irak est capital : si le pays est stabilisé, avec une relation forte avec l’Occident, ce sera positif pour tous. Si les problèmes sécuritaires reprennent et que les groupes extrémistes regagnent du terrain, ce sera néfaste pour tout le monde. Nous devons rester impliqués. Il s’agira moins d’un engagement militaire que civil, sur la politique, l’éducation, et à travers nos compagnies.
Combien y a-t-il de civils en Irak aujourd’hui?
12.000. C’est suffisant, mais il faut continuer à les remplacer et envoyer de bons professionnels.
Le processus de débaassification, voulu par l'administrateur américain Paul Bremer peu après l'invasion de 2003 et qui visait à purger le pays des hommes et des idées du parti Baas de Saddam Hussein, a affaibli l’Etat et attisé la rancœur de la minorité sunnite, principale victime de cette politique. Comment expliquer ce ratage?
Le concept était nécessaire, sinon les kurdes, les chiites, et beaucoup de sunnites auraient été frustrés et cela aurait pu créer une situation dangereuse. Mais la mise en oeuvre, assurée par les Irakiens, a été mauvaise. Ils l’ont utilisée comme une arme pour se venger.
Quelle part de responsabilité les Etats-Unis ont-ils là-dedans?
Bonne question. Nous voulions laisser les Irakiens gérer leurs propres affaires autant que possible. Nous aurions pu intervenir plus directement pour essayer de corriger certaines erreurs, mais cela aurait signifié que c’était nous qui faisions les choses, pas les Irakiens. C’est un dilemme. Je n’étais pas là, mais je crois qu’on aurait dû intervenir.
La guerre en Irak était-elle une erreur?
On est intervenus pour plusieurs raisons: on pensait tous que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive. En 2002, il constituait une menace pour l’ordre mondial, pour la région – il avait envahi l’Iran et le Koweït –, et il était sans doute le pire dictateur que le monde ait vu depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, excepté Pol Pot au Cambodge. Moi j’étais juste inquiet sur la façon dont évoluerait la situation après l’intervention, car quand on change un régime, on ne sait pas ce qui va se passer après. Avec le recul, il est faux de dire que si les Etats-Unis n’étaient pas intervenus, tout irait bien. Saddam aurait continué sur sa lancée, et il gagnait en puissance. C’est un exemple de choix difficile que l’on doit faire en matière de politique étrangère.
George W. Bush a décidé de faire cette guerre. Sa présidence est aujourd’hui considérée comme l’une des pires que l’Amérique ait connue. Qu’est-ce que cela vous inspire?
Je crois que l’histoire jugera mieux que nos contemporains. Cette guerre valait-elle la peine? Je ne sais pas encore. Cela dépendra de ce qui se passera ensuite. Si l’Irak parvient à mettre en place un gouvernement stable et démocratique avec des relations avec l’Occident, cela aura été très positif. Mais malgré les progrès accomplis ces deux dernières années, on ne sait pas comment l’Irak va tourner. C’est encore le début de l’histoire.
Que pensez-vous de la politique étrangère de Barack Obama?
Jusqu’ici, elle est bonne. En politique étrangère, il est plus dans la continuité que dans le changement avec l’ancienne administration, notamment sur l’Irak et l’Afghanistan. Je crois que c’est important.