De notre envoyée spéciale en Afghanistan
C'était il y a quatre mois. Le frère d'Asadullah Sultani travaillait comme conducteur pour les forces internationales à Ghazni, dans l'est de l'Afghanistan. Il a été tué par les talibans. «Depuis, ma vie a changé», raconte cet habitant croisé au bazar de la ville, juché sur sa mobylette. Désormais, c'est lui le responsable de sa famille, soit quatorze bouches à nourrir. De son frère, il a gardé une photo d'identité. Même barbe sombre, mêmes yeux verts. «Il avait de l'argent. Moi je ne m'en sors pas», glisse Asadullah, le regard perdu. Les Afghans qui travaillent pour la coalition sont des cibles toutes désignées pour les insurgés. Qais Ahkhushal, interprète pour les forces internationales à Ghazni, s'y est habitué. «Bien sûr que je reçois des menaces. Mais je n'ai pas le choix. Je gagne mieux ma vie comme ça», explique-t-il. Son travail lui rapporte 950 dollars par mois, alors que le salaire moyen en Afghanistan est de 60 dollars.
La crainte des représailles touche aussi ceux qui, sans travailler directement pour la coalition, bénéficient de son soutien. C'est le cas de Leila Hassani, 20 ans. Ce jour-là, la jeune femme, aux yeux discrètement maquillés et aux cheveux cachés sous un long voile rose, reçoit la visite des soldats polonais chargés du développement dans la province. Avec leur aide, Leila a monté il y a quatre mois un projet permettant à de jeunes réfugiées, revenues du Pakistan voisin, d'apprendre à tisser des tapis, revendus 5.000 afghanis (100 dollars) chacun. A l'arrivée des soldats dans l'atelier, six têtes voilées se retournent, découvrant des visages presque enfantins.
Leila reçoit les militaires en souriant, mais leur visite l'inquiète. «J'ai peur que les talibans me voient avec eux et qu'ils viennent ensuite m'attaquer. Les anciens nous ont dit de faire attention avec les talibans. Donc si les troupes étrangères ne viennent plus me voir, ce sera bien», dit-elle quand les soldats polonais ont le dos tourné.
Bassida Hassani, l'une des élèves, se dit inquiète elle aussi. «Je suis revenue du Pakistan parce que je pensais qu'il n'y avait plus de talibans en Afghanistan, alors que la situation est de pire en pire.» A «environ 12 ans», la petite fille, qui ne sait ni lire ni écrire, espère aujourd'hui pouvoir vivre de la tapisserie pour nourrir sa famille. Comme tous, elle a appris à vivre sous la menace permanente d'une attaque, d'un kidnapping ou d'un meurtre. L'année 2009 a été la plus meurtrière depuis 2001 pour les civils avec plus de 2.400 morts, selon l'ONU. Les deux tiers des victimes ont péri dans des attaques des talibans - une hausse de 45 % par rapport à 2008 - et un tiers dans des opérations des forces internationales et afghanes. Et l'insurrection des talibans continue de s'étendre à l'ensemble du pays, malgré la présence de quelque 121.000 soldats de la coalition.
A Kaboul, épargnée par les attaques jusqu'en 2006, les attentats-suicides se multiplient, semant la terreur au sein de la population. «Il y a des explosions tous les jours», témoigne Amina, élève à l'Institut afghan technique et professionnel de Kaboul (ATVI). «Mes parents ont peur pour moi chaque matin quand je pars à l'école», raconte la jeune fille en classe, serrée avec ses trois copines derrière un écran d'ordinateur. A 20 ans, elle n'a connu que la guerre. Aujourd'hui, Amina espère juste que « ça va aller mieux». «A Kaboul, la situation est devenue vraiment difficile, dit-elle. Or, le gouvernement est incapable de nous protéger. La coalition ne fait pas attention aux dommages collatéraux, mais c'est mieux qu'elle reste, parce qu'on veut la paix. J'ai peur que les talibans reviennent.»
Dehors, les voitures avancent au pas, ralenties par les bouchons et les checkpoints. Le long de la route, les images se succèdent : un vendeur ambulant de fruits et légumes, une femme qui traverse avec son enfant en plaquant sa burqa contre son visage, une pub géante pour de la téléphonie mobile, une autre contre l'opium, une affiche du président Karzai, un immeuble éventré par une attaque, de hauts murs en béton surmontés de barbelés, et, une fois arrivé au coeur du quartier ultra-protégé (le quartier des ambassades et des résidences des étrangers), les avertissements habituels : «Interdit de stationner à n'importe quelle heure»; «Arrêtez-vous ou nous tirons.» C'est dans cette zone qu'a eu lieu l'attaque des talibans du 26 février, faisant 16 morts.