De notre envoyée spéciale en Afghanistan
La réunion a lieu en plein air, face aux montagnes enneigées de Bamiyan. Assis en tailleur sur l’immense tapis dressé pour l’occasion, les chefs locaux, en costume traditionnel, prennent la parole à tour de rôle pour faire part de leurs préoccupations. Des dizaines de curieux, exclusivement masculins, se sont joints sagement à cette assemblée toute en barbes et turbans, qu’encadre une poignée de soldats en armes. Face à eux, le représentant de la coalition internationale dans la région, le néo-zélandais Markin Dransfield, écoute respectueusement en prenant quelques notes.
Depuis son arrivée il y a six mois à la tête de l’Equipe de reconstruction provinciale (PRT, sous commandement de l’Isaf), il a fait de ces jirga (réunions traditionnelles) un rendez-vous régulier. Objectif: impliquer toutes les parties dans les projets de reconstruction, et restaurer la confiance de la population dans les autorités locales, une condition essentielle pour stabiliser le pays, selon la nouvelle stratégie américaine.
Le sous-gouverneur du district de Shibar, Mohammad Azin Fared, turban vert noué sur la tête et longue barbe poivre et sel, se lève à son tour: «Bamiyan souffre du manque de développement. Mais sur le plan sécuritaire, nous sommes prêts à prendre le contrôle, avec le soutien de l’Isaf en troisième ligne. La province est stable et sûre, et pourrait servir de modèle pour tout le pays.» Comme tous les autres, il loue le travail effectué par le PRT depuis six mois, après sept ans de promesses non tenues faute de budget. Toutefois, insiste-t-il, «nous ne sommes pas encore autonomes, et nous souhaitons que la coalition reste aussi longtemps que nécessaire pour que le pays puisse tenir debout».
Le départ de la coalition de Bamiyan n’est pas encore à l’ordre du jour, malgré les progrès enregistrés ces dernières années: «La culture du pavot a été éradiquée en 2007, la gouvernance est bonne et nous n’intervenons plus qu’en soutien à la police afghane pour les missions de sécurité», énumère Markin Dransfield. Un succès qu’il attribue à l’augmentation du budget pour la reconstruction (45 millions de dollars cette année, contre 20 l’an dernier), aux efforts fournis pour consulter toute la population, et à la gestion de la gouverneure de la province, Habiba Sarabi, la seule femme à ce poste dans le pays. Lors de son entrevue avec le général McChrystal, commandant en chef de l’Otan en Afghanistan, Dransfield a donc, lui aussi, évoqué la possibilité de faire de Bamiyan un modèle à suivre pour le reste du pays.
Pas sûr pour autant que ce modèle soit exportable dans d’autres provinces. Car la stabilité de Bamiyan est d’abord due à sa composition ethnique: contrairement aux provinces du sud comme Kandahar et le Helmand à majorité pachtoune – l’ethnie des talibans – Bamiyan est à majorité Hazara, une minorité ethnique persécutée par les talibans. La gouverneure, qui reçoit Dransfield chez elle après la jirga, le reconnaît elle-même: «Si j’étais gouverneur dans le Helmand ou Kandahar (sud), vu la situation sécuritaire, je ne pourrais pas réussir. Il aurait fallu prendre les choses en main dès le début».
Aujourd’hui, Habiba Sarabi veut s’assurer que l’Equipe de reconstruction ne pliera pas bagage dès que le transfert du contrôle de sécurité, officieusement achevé, sera annoncé – probablement d’ici à la fin de l’année. Et brandit la menace d’un retour des talibans dans la région. «Si la coalition part, vu le manque de développement ici, les gens seront déçus et pourraient rejoindre l’insurrection, argumente-t-elle face à un Dransfield poli mais sceptique. Et les opérations militaires menées dans le sud pourraient aussi pousser les insurgés à revenir à Bamiyan» pour remonter vers le Pakistan, leur base arrière. «Quand le problème des talibans sera réglé, on vous laissera partir», plaisante-t-elle en rajustant son voile.
D’ici là, l’Equipe de reconstruction de Bamiyan compte remplacer progressivement les militaires du PRT par des civils, passés de deux à sept en quatre mois. Une phase de transition essentielle aux yeux d’Eric Mehler, l’un des civils déployés à Bamiyan. «On ne gagnera jamais cette guerre avec des armes mais avec le développement, explique-t-il. Il faut que l’insurrection devienne hors de propos, notamment parce que les gens auront un travail, iront à l’école, qu’ils bénéficieront d’une bonne gouvernance et une justice qui fonctionne». Afin d’accompagner cet effort, le nombre de civils déployés dans tout l’Afghanistan doit passer cette année de 285 à 900. Pour venir en aide à une population de 34 millions d’habitants.