AFGHANISTAN - L’hebdo a rencontré plusieurs auteurs de l’embuscade qui a coûté la vie à dix soldats français. Les critiques se multiplient, mais les circonstances de l’attaque deviennent de plus en plus claires…
Un taliban avec un Famas, l’arme la plus symbolique de l’armée française, la photo est marquante, la mise en scène parfaite. Le reportage de dix pages au cœur de l’insurrection, dans
«Paris Match», daté de jeudi, propose le récit de l’embuscade par un chef taliban.
Le commandant «Farouki», comme il dit s’appeler,
évoque une attaque de «légitime défense» menée par 140 talibans. Il menace : «Par cette attaque, nous avons voulu montrer aux soldats français qu'il faut cesser d'aider les Américains et, croyez-moi, c'était juste une sommation.»
Une volée de critiques
Les réactions indignées se succèdent ce jeudi. «C'est abject. Cela fait beaucoup de mal de voir ces assassins parader avec les vêtements des enfants qu'ils ont tués», a ainsi déclaré Joël Le Pahun, le père d’un des soldats français.
Sur Europe 1 jeudi, le général Michel Stollsteiner, qui commande la région de Kaboul, s'est dit «révolté» par la publication «indécente» des clichés. Ces photos «n'apportent rien du tout et n'auront comme effet que de raviver la douleur des familles». L'eurodéputé Verts Daniel Cohn-Bendit a quant à lui déploré «le voyeurisme de Paris Match».
Une réponse des «barbares»
Enfin sur France Inter, le ministre de la Défense, Hervé Morin, s'est également interrogé sur ce reportage : «Les talibans ont compris que l'opinion publique occidentale était probablement le talon d'Achille de la communauté internationale présente en Afghanistan» Avant d’ajouter : «Est-ce qu'on doit faire la promotion d'hommes qui ont compris qu'on était dans l'ère de la communication ?»
Ainsi les talibans ont saisi l’ère de la communication.... Cette dernière remarque contraste fortement avec le discours martelé par Hervé Morin depuis l’embuscade, qui oppose
l’armée française à des «barbares», aux pratiques «moyenâgeuses», à l'unisson de Nicolas Sarkozy.
Un adversaire bien préparé, bien renseigné
Si le ministre de la Défense refuse catégoriquement de parler de «guerre», il peut au moins jauger un adversaire qui y est bien préparé… C’est sans doute le premier mérite du reportage de «Paris Match» : montrer l’ennemi sous son visage véritable. Celui d’une guérilla équipée, bien préparée et rodée aux codes des médias occidentaux.
Parfaitement renseignée et proche de la population : nous avons été «prévenus un peu avant l'attaque de la présence de soldats étrangers», explique le commandant Farouki, sans préciser par qui. «N’oublions qu’ils ont de fortes racines dans les tribus pachtounes, et aucun mal à recruter»,
nous confiait récemment le chercheur de l’Iris Karim Pakzad.
L’état-major obligé de détailler la chronologie
Plus intéressant encore, le document de «Paris Match» permet d’y voir plus clair sur le déroulement de l’opération, et
de compléter une version officielle extrêmement timide. L’état-major a été contraint mercredi de reconnaître que «des treillis, des rangers et des effets personnels» ont été récupérés sur les corps des soldats français.
Et que les talibans avaient bien été au contact des corps, et ce pendant un long moment. «Ils ont déplacé les corps, confie un officier en poste au ministère de la Défense. La section française a dû les abandonner pendant plusieurs heures.» Rien à voir avec le récit fourni jusqu’ici, qui évoquait tout au plus une extrême «imbrication».
Paris Match contre Canard Enchaîné
Allumant des contre-feux
sur les révélations du «Canard Enchaîné», l’état-major ne critique pas le fond du récit de «Paris Match». «On est plus occupés à contrer les futures annonces du Canard Enchaîné qu’à infirmer le reportage de Paris Match», explique un haut responsable militaire.
L’armée trouve paradoxalement un allié heureux dans les talibans sur ce terrain-là, le chef des insurgés démentant aussi bien une exécution de soldats français que la présence d’une taupe dans les rangs, deux thèses développées par le Canard.
Mathieu Grégoire
«Couvrir la guerre des deux côtés»
Sur RTL, le directeur de la publication de Paris Match a dit «comprendre» la douleur suscitée par les photos mais souhaite «couvrir la guerre des deux côtés». «C'est notre devoir de montrer la vie comme elle est», a-t-il ajouté. Les familles des militaires tués doivent se rendre en Afghanistan les 12 et 13 septembre prochains lors d'un voyage organisé par l'armée.