A Mogambo, un quartier huppé sunnite du nord-ouest d'Alep, Ghali Zaboubi possède deux cafés, dont l'un est réputé pour être celui des opposants. Son coeur penche en faveur du changement mais il rejette la rébellion armée qui ruine, selon lui, sa ville et le commerce.
A Mogambo, un quartier huppé sunnite du nord-ouest d'Alep, Ghali Zaboubi possède deux cafés, dont l'un est réputé pour être celui des opposants. Son coeur penche en faveur du changement mais il rejette la rébellion armée qui ruine, selon lui, sa ville et le commerce. - Aris Messinis afp.com

© 2012 AFP

A Mogambo, un quartier huppé sunnite du nord-ouest d'Alep, Ghali Zaboubi possède deux cafés, dont l'un est réputé pour être celui des opposants. Son coeur penche en faveur du changement mais il rejette la rébellion armée qui ruine, selon lui, sa ville et le commerce.

"Ici, beaucoup ont exprimé leur sympathie pour les manifestations pacifiques contre le régime, mais 90% sont totalement hostiles à la violence et au langage des armes", assure le patron du café Tché-Tché, où malgré le bruit du canon assez proche, les clients fument le narguilé dans la nuit.

Selon lui, les habitants ne veulent pas la destruction de leur ville qu'ils ont eux-mêmes bâti, "alors que le régime l'avait punie". Dans les années 80, une partie de la population d'Alep avait soutenu la révolte des Frères musulmans et le président défunt Hafez al-Assad s'était vengé en négligeant la cité.

"Le paradoxe, c'est que 2011 et le début de cette année furent exceptionnelles. Jusqu'à l'arrivée des rebelles (le 20 juillet), des industriels de Homs et de Hama migraient chez nous pour fuir la violence. En matière de tourisme, les Syriens avaient remplacé les étrangers. Tout est désormais gâché", dit cet homme d'affaires.

Lui-même a beaucoup perdu lorsqu'a brûlé l'énorme projet touristique à 30 km au sud d'Alep, d'un montant de 71 millions de dollars, à peine terminé, dans des combats entre l'armée et les rebelles.

Contrairement aux autres villes, Alep et ses 2,7 millions d'habitants étaient restés en marge de la contestation pendant des mois, provoquant les railleries des contestataires qui avaient écrit sur une banderole: "Même avec du Viagra, Alep ne se soulève pas".

"Que font-ils dans notre ville?"

Dans le quartier chrétien d'Aziziya, Elias et Johnny, âgés de 38 ans se rongent les sangs. Le premier dirige une entreprise familiale de chauffage qui employait 200 personnes à Mayssar, un quartier du sud-est aux mains des rebelles, et le second une société de distribution de produits alimentaires de 30 personnes.

"Les trois centres d'activité à Alep --la zone industrielle de Cheikh Najar (au nord-est), le vieille ville et la région de Liramoun (nord-ouest)-- sont tous fermés. Vous imaginez combien d'employés sont sans salaire? Pensez-vous qu'ils sont avec les rebelles?", lance Elias.

"Je ne suis pas avec le régime mais je soutiens à 100% l'armée car je veux le rétablissement de l'ordre pour pouvoir travailler. En plus, plein de rebelles sont des islamistes étrangers. Que font-ils dans notre ville? Je suis sur que 90% des vrais Alépins, riches ou pauvres, partagent mon avis", ajoute-t-il.

De fait, même du côté de certains activistes, c'est la désillusion. Khaled, avocat et militant de la première heure, pense à quitter le pays.

"Tous ces sacrifices pour avoir des islamistes, des gens d'al-Qaïda, c'est insupportable. Si je tombe entre les mains de l'armée syrienne, je serai certainement torturé. Mais en vie avec les autres, c'est la mort assurée", dit ce libéral.

Révolte et lutte des classes

Un dicton répandu en Syrie affirme que si le choix se présente, un Alépin préfère qu'on lui prenne sa vie plutôt que son argent. Non pas par avarice, mais parce que les habitants de cette ville ont la réputation d'être durs en affaires et d'avoir transformé le commerce en art.

A cela s'ajoute leur dédain pour les habitants des villages voisins car ils considèrent que leur ville est la plus vieille au monde.

En outre, comme ils ont toujours méprisé les postes de la fonction publique --mal rémunérés-- ces derniers ont été occupés par des ruraux qui leur ont fait payer leur morgue en multipliant les tracasseries administratives.

"Les rebelles sont venus de l'extérieur et ont d'abord conquis Salaheddine car ce quartier était habité par des gens originaires d'Idleb (nord-ouest)", explique Omar, un homme d'affaires sunnite.

Dans son bureau en centre-ville, dont deux vitres sont perforées par des balles, le gouverneur de la province d'Alep Mohammad Wahid Akkad, est consterné.

"Ce qui se passe est désolant alors que cette ville était si prospère. Aujourd'hui si vous voulez rencontrer les membres de la Chambre de Commerce et de l'Industrie, allez au Liban. Ici, leurs usines sont fermées".

Pour les opposants armés, le conflit a un caractère de classes, même si certains commerçants financent, selon eux, la révolte secrètement.

"Près de 70% des membres de l'Armée syrienne libre (ASL, rebelles) sont issus des catégories les plus pauvres. Des gens simples qui ont été exploités par les classes moyennes et supérieures", assure Abou Firas, membre du Conseil révolutionnaire d'Alep, joint par téléphone.

"C'est normal que les riches soient contre la révolte".