Assa Mutebi, instructeur ougandais, admet, en regardant marcher avec hésitation des centaines de recrues somaliennes sur un terrain en périphérie de Mogadiscio, que son travail est parfois un peu étrange.
Assa Mutebi, instructeur ougandais, admet, en regardant marcher avec hésitation des centaines de recrues somaliennes sur un terrain en périphérie de Mogadiscio, que son travail est parfois un peu étrange. - Tony Karumba afp.com

© 2012 AFP

Assa Mutebi, instructeur ougandais, admet, en regardant marcher avec hésitation des centaines de recrues somaliennes sur un terrain en périphérie de Mogadiscio, que son travail est parfois un peu étrange.

M. Mutebi est "instructeur patriotisme". Son rôle: apprendre aux quelque 600 Somaliens qui reviennent tout juste d'une formation aux techniques de combats en zone urbaine en Ouganda à aimer leur pays.

"Je leur parle de leur pays, je leur apprends à valoriser leur pays", dit l'officier, l'un des 17.000 militaires de la force de l'Union africaine (UA) en Somalie (Amisom) qui soutient les fragiles forces gouvernementales somaliennes contre les insurgés islamistes shebab.

"On passe en revue l'histoire de la Somalie avec eux", poursuit-il.

Sous le dictateur Siad Barre, chassé du pouvoir en 1991, l'armée somalienne était l'une des plus puissantes d'Afrique. Mais le départ du président a plongé le pays dans le chaos politique, ouvert la voie aux luttes de clans. Et l'armée s'est désintégrée.

"L'objectif maintenant, c'est de les amener à servir la nation et l'armée nationale, pas des seigneurs de guerre -- nous voulons qu'ils oublient les clans", poursuit M. Mutebi.

Ces derniers mois, l'armée somalienne, et surtout l'Amisom et les forces éthiopiennes arrivées en renfort fin 2011, ont cassé les shebab, un mouvement récemment intégré à Al-Qaïda, de plusieurs de leurs bastions. Les prises ont souvent aussi été facilitées par la participation de puissantes milices locales alliées.

Les recrues fraîchement débarquées d'Ouganda ont, une fois à Mogadiscio, encore trois semaines avant d'intégrer l'armée somalienne et pour se faire une idée de l'histoire militaire somalienne, explique l'Amisom.

"Les forces armées somaliennes étaient parmi les plus grandes d'Afrique mais elles ont besoin de retrouver la fierté somalienne -- Nous avons besoin de retrouver notre confiance et de devenir le lion de l'Afrique", lance, d'une voix ferme, le colonel somalien Mohamed Ismail.

L'armée somalienne compte quelques milliers de soldats entraînés en Ouganda. Mais le gros des troupes sont encore des combattants issus de milices disparates, pour l'instant surtout unies par le seul ennemi commun shebab.

Dépasser la logique clanique

Canaliser cette armée est une tâche d'autant plus difficile que certaines de ces factions s'affrontent parfois pour le contrôle de territoires. Et dans les zones sous leur contrôle, la population n'est parfois pas plus à l'abri des exactions que sous les shebab, a récemment mis en avant un rapport de l'ONU.

"Les cas de violences sexuelles dans les camps de déplacés sont fréquents, les cas de viols sont décrits comme +endémiques+ par des militants des droits de l'Homme et des travailleurs humanitaires", a dénoncé le rapport.

Alors que les autorités fédérales de transition somaliennes, accusées de corruption massive mais soutenues par les Occidentaux, doivent être dissoutes le 20 août pour laisser la place à des institutions pérennes, construire une armée fonctionnelle est essentielle pour asseoir la paix en Somalie.

L'absence de gouvernement effectif dans ce pays de la Corne de l'Afrique depuis 20 ans a alimenté les rivalités claniques et une incessante guerre civile.

Mais les analystes soulignent la difficulté de dépasser la logique clanique qui domine encore les mentalités.

"Le principal problème est que de nombreux clans hors de Mogadiscio craignent que l'armée ne soit dominée par les clans des principaux dirigeants, et ne voudront pas servir sous leurs ordres", commente Ej Hogendoorn, du groupe de réflexion International Crisis Group.

"Construire des unités mélangeant les clans a été extrêmement difficile et n'a été rendu possible que par la pression conjuguée de l'Amisom et des parties occidentales", poursuit-il. "Il est difficile de dire ce qu'il adviendra de ces brigades si la menace militaire persiste."

Le problème des clans n'est cependant pas le seul obstacle à la construction d'une armée solide. De nombreuses milices amènent avec elles des enfants soldats et la corruption rampante, qui fait parfois partir en fumée les fonds destinés aux soldes, provoque des désertions massives.

"Le non-paiement ou le délai dans le paiement des salaires est un facteur important dans la chute du moral des troupes", estime Ahmed Soliman, analyste au groupe de réflexion Chatham House. "Et des défections au profit des shebab".