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Interview de Kristina Borjesson et John MacArthur, journalistes américains. Respectivement auteur de Media Control (éd. les Arènes) et directeur de Harper's Magazine.

Votre livre, sous forme d'entretiens avec des journalistes réputés, montre le fonctionnement de l'administration Bush, très opaque, et celui de la presse aux Etats-Unis, fustigée pour sa médiocrité. Quel était votre objectif premier ?

K. B. Dévoiler comment l'administration Bush nous a menti pour vendre sa guerre en Irak et pourquoi les journalistes n'ont pas fait leur boulot.

Pourquoi ne l'ont-ils pas fait ?

K. B. A cause des pressions pour contrôler l'information, et de l'autocensure.

J. M. Les médias ont participé à la campagne de propagande. Certains, comme Judith Miller, du New York Times, sont même allés plus loin. Elle a relayé une prétendue « fuite » du gouvernement, qui lui avait assuré qu'un rapport de l'AIEA affirmait que l'Irak était sur le point d'avoir la bombe atomique. Cela a semé la panique, alors que ce rapport n'existait pas.

Pourquoi la presse n'a-t-elle pas vérifié ?

J. M. Parce que Washington, c'est Versailles. C'est une presse courtisane, tout le monde veut plaire au roi et continuer à être invité. Si on critique la Maison Blanche, c'est le bannissement.

K. B. Il y a aussi un problème de sources. La presse américaine souffre de la maladie du reportage effectué via les sources officielles. Or, plus le sujet est sensible, plus les autorités vont vous mentir. Les vraies infos viennent du bas.

J. M. Il ne faut pas sous-estimer non plus l'efficacité de la propagande du gouvernement.

K. B. Exactement. Après le 11-Septembre, l'administration a martelé : « Ce qu'ont fait les terroristes est terrible, il faut qu'on soit solidaires. Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous », créant une atmosphère de peur. Ils ont non seulement endormi le peuple, mais l'ont aussi rendu hostile envers la presse quand elle osait poser des questions dérangeantes. Les journalistes étaient coincés.

J. M. Même Bob Woodward, icône du journalisme d'investigation qui a révélé l'affaire du Watergate, s'est rangé du côté du pouvoir en concluant un marché avec l'ex-secrétaire d'Etat Colin Powell. Ce dernier avait fait de fausses déclarations en 2003 à l'ONU, sur le programme nucléaire de Saddam Hussein, pour justifier l'invasion irakienne. Et voilà que Woodward le blanchit dans un livre après la guerre...

Comment envisagez-vous l'avenir pour la presse américaine ?

J. M. Je suis très pessimiste, car l'autocensure continue, bien qu'on sache que l'administration a menti.

K. B. Il y a une évolution positive. Et les choses vont tellement empirer que le peuple réclamera que la presse fasse son travail.

Recueilli par Faustine Vincent