"Nous savions que quelque chose se tramait mais nous sommes descendus dans la rue pour réclamer la paix", se souvient le professeur Zdravko Grebo en évoquant la manifestation du 5 avril 1992 à Sarajevo lorsque des snipers serbes tirèrent sur la foule
"Nous savions que quelque chose se tramait mais nous sommes descendus dans la rue pour réclamer la paix", se souvient le professeur Zdravko Grebo en évoquant la manifestation du 5 avril 1992 à Sarajevo lorsque des snipers serbes tirèrent sur la foule - Elvis Barukcic afp.com

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"Nous savions que quelque chose se tramait mais nous sommes descendus dans la rue pour réclamer la paix", se souvient le professeur Zdravko Grebo en évoquant la manifestation du 5 avril 1992 à Sarajevo lorsque des snipers serbes tirèrent sur la foule.

Vingt ans après, il admet avoir "naïvement" cru pouvoir empêcher l'éclatement de la guerre de Bosnie, marquée par les pires horreurs commises en Europe depuis la Seconde guerre mondiale.

Ce 5 avril 1992, à la veille de la reconnaissance par la Communauté européenne de l'indépendance bosnienne de l'ex-Yougoslavie, quelque 50.000 manifestants issus des principales communautés du pays (musulmane, serbe et croate) se retrouvent devant le Parlement à Sarajvo pour dire non à la guerre.

Professeur de droit à l'Université de Sarajevo, Zdravko Grebo se rappelle avoir reçu un coup de fil dans la rédaction d'une radio où il animait une émission.

"C'était des manifestants qui me demandaient si j'avais le courage de les soutenir", dit-il.

Milomir Kovacevic, un photographe bosnien vivant aujourd'hui à Paris, évoque le charisme du professeur Grebo.

"Quand il est venu, la foule l'a acclamé. Tout le monde croyait qu'il saurait comment faire pour repousser le danger du conflit et se débarrasser du gouvernement et des partis nationalistes, qui symbolisaient les divisions", ajoute-t-il.

Ses photos prises lors de la manifestation, exposées en mars dans une galerie de Sarajevo, témoignent des ces moments dramatiques.

"Je veux vivre", "Nous voulons la paix", lit-on sur des pancartes. Des manifestants brandissaient des portraits de Josip Broz Tito, président yougoslave décédé en 1980, symbole à leurs yeux de "l'harmonie entre les peuples" de la fédération yougoslave.

Helena Fazlic avait à l'époque 23 ans. Elle, Croate, venait d'épouser Samir, un Musulman. Le jeune couple sent venir la menace des divisions et se joint aux manifestants.

"Nous avons manifesté avec la conviction que la guerre n'avait aucune chance d'éclater chez nous où la mixité était une chose tout à fait normale", raconte-t-elle.

Le président de la Bosnie, le Musulman Alija Izetbegovic, multiplie alors les déclarations rassurantes pour dire qu'il n'y aura pas de guerre. Helena et Samir lui font confiance.

"Nous avons même décidé de faire un enfant. Neuf mois plus tard, j'accouchais d'un garçon en Allemagne où je m'étais réfugiée. Samir était resté coincé à Sarajevo", se souvient Helena.

La capitale a été assiégée par les forces serbes de Bosnie tout au long du conflit de 1992-95 opposant Musulmans, Serbes et Croates et ayant fait quelque 100.000 morts.

"Je pensais que nous pouvions préserver la paix, mais j'étais naïf, car cette guerre avait déjà été préparée. Il y avait toute une logistique derrière", lâche le professeur Grebo.

Dactylo au Parlement, Olga Sucic, avait quitté son bureau pour rejoindre des manifestants se dirigeant vers une barricade dressée à quelques centaines de mètres plus loin par des paramilitaires serbes.

Elle avait été abattue quelques instants plus tard par un tireur embusqué sur un pont qui porte aujourd'hui son nom et celui de Suada Dilberovic, les deux premières victimes du siège de Sarajevo.

"J'ai entendu des cris, puis j'ai vu Olga dans une mare de sang en train de s'éteindre. Les gens n'arrivaient pas à croire qu'on leur tirait dessus", raconte Hidajet Delic, à l'époque photographe de l'agence de presse yougoslave Tanjug, lui aussi blessé lors de la manifestation.

Tuée à l'âge de 34 ans, Olga Sucic, avait une fille, Nora, alors âgée de deux ans.

"Juste avant de mourir, elle avait dit à un journaliste qu'elle avait deux enfants et qu'elle entendait se battre au prix de sa vie pour empêcher la guerre", murmure Nora.