Touba, Cheikh Thioune, 31 ans, ne dort jamais deux fois au même endroit.
Touba, Cheikh Thioune, 31 ans, ne dort jamais deux fois au même endroit. - V.WARTNER / 20 MINUTES

Au Sénégal, Armelle Le Goff

De notre envoyée spéciale au Sénégal

Ils sont l’objet de toutes sortes de superstitions. Coucher avec un albinos rendrait riche ou guérirait un malade du sida. Sacrifier un albinos permettrait de remporter une élection… Autant de croyances qui rendent le quotidien des albinos difficile en Afrique. Au Sénégal, la situation est particulièrement critique en cette période d’élection présidentielle, où selon Mouhamadou Bamba Diop, président de l’Association nationale des albinos du Sénégal (Anas), l'assassinat d'albinos, prôné par des marabouts, serait en augmentation. «Ces dernières semaines, sept de nos frères et sœurs albinos auraient été victimes d’une chasse aux sacrifices», s’inquiète-t-il. 

Dans le petit bureau de l’école pour albinos de Thiès, une ville située à une cinquantaine de kilomètres de Dakar, il évoque avec colère les disparitions et les enlèvements rapportés par les familles sans que jamais les autorités ne s’inquiètent de rechercher les personnes disparues. Lui-même ressent au quotidien l’insécurité ambiante. «Je quitte Thiès pour venir travailler à Dakar comme informaticien. Mais j'ai du mal à sortir de ma maison parce que ma famille a peur. Pour autant, je ne peux pas me permettre de baisser les bras, il y a trop de choses à faire pour les albinos de ce pays». 

«Les albinos n’ont souvent d’autres choix que de mendier dans les rues, ce qui les tue!»

Sagement assise à côté de lui, sa benjamine, âgée de 5 ans, qui souffre d’albinisme elle aussi, ne comprend pas ce qui le met si en colère: l’indifférence des autorités à l’égard des albinos. Au sein de son association, il compte 2.040 adhérents, presque toujours malvoyants et à la santé précaire du fait de leur extrême fragilité de peau. «Mais l’Etat ne fait rien! Des ONG européennes nous envoient des crèmes solaires adaptées à nos peaux, elles sont bloquées à l’aéroport! Les enfants albinos ont des difficultés d’apprentissage du fait de leur mauvaise vue, rien n’est prévu pour eux dans les écoles! Du coup, les albinos n’ont souvent d’autres choix que de mendier dans les rues, ce qui les tue!»

Depuis 2004, il gère une école pour albinos, fondée en 1997 grâce à une ONG américaine, à Thiès, sa ville natale. Aujourd’hui, faute de financements, l’école est squattée par des familles albinos, qui n’ont pas d’autres endroits où loger. Originaire de Touba, Cheikh Thioune, 28 ans, raconte «ne jamais sortir seul et ne jamais prendre le même chemin lorsqu’il sort» après le coucher au soleil. Avant de lâcher, fataliste, «de toutes façons, un albinos ne vit pas au-delà de 40 ans». Dans la chambre d’à-côté, Fatou Fall Cissé, 34 ans, tente de survivre avec sa mère et ses trois enfants nés de relations sans lendemains. «De nombreuses familles n’acceptent pas que leurs enfants se marient avec un ou une albinos…», explique Mouhamadou Bamba Diop. Mais dans ce pays très pieu, Fatou Fall a dû mal à supporter sa situation. Et les rumeurs de sacrifices de ces dernières semaines ont fini de l’insécuriser. Elle ne sort plus de sa chambre.

Albinisme
 
L’albinisme est caractérisée par une absence de pigmentation de la peau, des poils, des cheveux et des yeux. Si aux Etats-Unis ou en Europe, une personne sur 20 000 est albinos, ce taux descend à un individu sur 4.000 en Afrique. Mais sur le continent, ils sont l’objet de nombreuses croyances, particulièrement relayées lors des périodes de tensions. Ce serait le cas en ce moment au Sénégal, où, pour que leur candidat remporte l’élection, certains marabouts préconiseraient des meurtres de personnes albinos, voire même handicapées moteurs, selon l’Anas. Des informations relayées par la presse mais non confirmées par les autorités.