Libye: «La révolution va bien au-delà des groupuscules islamistes»

INTERVIEW Les islamistes présents parmi les rebelles peuvent-ils prendre le pouvoir dans une Libye débarrassée de Mouammar Kadhafi? Riadh Sidaoui, directeur du Centre Arabe de Recherches et d'Analyses Politiques et Sociales (Caraps) à Genève, livre son analyse à «20 Minutes»...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Des insurgés libyens envahissent le QG de Mouammar Kadhafi, le 23 août 2011, à Tripoli.

Des insurgés libyens envahissent le QG de Mouammar Kadhafi, le 23 août 2011, à Tripoli. — Sergey Ponomarev/AP/SIPA

C’est une crainte constante de l’Occident depuis les débuts du «Printemps arabe»: que certains révolutionnaires soient en fait des islamistes souhaitant établir la charia, et non une démocratie dans leur pays. En Libye, la question se pose d’autant plus que des jihadistes seraient à la tête des brigades les plus performantes de la rébellion. Les islamistes peuvent-ils à présent prendre le pouvoir, dans une Libye débarrassée de son Guide? Eléments de réponse avec Riadh Sidaoui, directeur du Centre Arabe de Recherches et d'Analyses Politiques et Sociales (Caraps) à Genève.

Y a-t-il vraiment des islamistes parmi les rebelles libyens?

Absolument. La plupart des combattants de la révolution sont des islamistes. Par exemple, le chef du Conseil militaire de Tripoli, Abdel Hakim Belhaj, a appartenu au Groupe islamique combattant de Libye, proche d'Al-Qaïda, et a combattu en Afghanistan. Mais, en-dehors des jihadistes, il y a aussi parmi les révolutionnaires des radicaux ou de simples Frères musulmans.

Ces islamistes étaient-ils présents dès le début de la révolte?

Tout à fait. Dès les premiers jours, les observateurs se sont rendus compte qu’il y avait une majorité d’islamistes parmi les combattants. C’est d’ailleurs ce qui explique la réticence de la France, de l’Italie, mais surtout de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis à ne pas prendre position en faveur de la révolution au tout début du conflit. Mais ils l’ont fait après deux semaines de combats, rassurés par le fait que la révolution va bien au-delà de ces groupuscules. Parmi les insurgés, il y a également des libéraux, des nationalistes arabes, d’anciens membres du régime de Kadhafi… Leur présence a donné la garantie que la rebellion n’était pas une révolution islamiste.

Mais cela signifie aussi que la révolution n’est pas homogène: le seul concensus sur lequel s’accordent les révolutionnaires aujourd’hui est d’éliminer Kadhafi. Une fois que ce sera fait, les différentes mouvances, parfois antagonistes, qui sont totalement enchevêtrées au sein de la révolution, et même du Conseil national de transition (CNT), vont resurgir.

Les islamistes pourraient-ils alors prendre le pouvoir en Libye?

Oui. Soit à la faveur d’élections, soit par la force. Ils sont les mieux armés, les mieux entraînés et croient au jihad et au martyr. Cependant, ils ne font pas partie d’une seule et même organisation, mais appartiennent à différents groupuscules et à différentes doctrines, ce qui peut les empêcher de prendre le pouvoir par les armes. D’autant plus que les armes sont partout dans le pays aujourd’hui, alors que la Libye n’a pas d’armée nationale structurée qui soit au service de l’Etat, et pas de certains intérêts particuliers.

Le pays a toujours été tenu uniquement par les services secrets et les comités révolutionnaires de Kadhafi. C’est donc le chaos total sur le plan des institutions. A cause de Kadhafi, il faut tout recommencer de zéro. Le CNT doit donc évacuer les hommes armés, et convertir les groupuscules islamistes, car ils peuvent nuire à la révolution. C’est une tâche primordiale du CNT, avant de pouvoir tenir des élections.

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