«Le terroriste international le plus recherché au monde n'est plus mais la mort de Ben Laden ne signifie pas la fin des affiliés à Al-Qaida et de ceux qui s'inspirent d'Al-Qaida», selon Ronald Noble, le secrétaire général d'Interpol. Principale crainte: les représailles. En effet, la mort de Ben Laden ne signifie pas la fin du terrorisme islamiste, explique Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’université Toulouse 2 et auteur du livre Le choc des révolutions arabes (éd. Autrement): «Ben Laden était une icône, un symbole, le fondateur du canal historique d’Al-Qaida. Mais l’organisation est depuis plusieurs années décentralisée, régionalisée.»
De plus, celui qui est désormais seul à la tête d’Al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, «est bien plus radical que Ben Laden, qui lui était prêt à faire des compromis, qui posait des conditions à ce qu’il faisait. Zawahiri vient du Jihad islamiste égyptien, qui ne veut qu’une chose: la fin de l’Occident», souligne le spécialiste. «Il y a donc un risque accru d’actions encore plus radicales, et qui pourraient intervenir d’ici un à six mois, si on se réfère au temps de préparation qu’il a fallu aux précédentes opérations de représailles.»
Pour Al-Qaida
La mort de Ben Laden porte un coup sévère à Al-Qaida. Si Al-Zawahiri, «le compagnon de route de Ben Laden, est désormais l’incontestable dirigeant d’Al-Qaida», il est aussi «le dernier survivant de l’organigramme originel d’Al-Qaida en “Afpak“ (en Afghanistan et au Pakistan), après la mort de Ben Laden, le n°1, et celle du n°3, Moustapha Abou al-Yazid, en juin 2010, et est donc sur la sellette, seul, isolé», note Mathieu Guidère.
De plus, la mort du n°1 a un impact psychologique sur l’ensemble de la nébuleuse. Ben Laden ne jouait plus véritablement de rôle opérationnel important, mais représentait le visage d’Al-Qaida. «C’était un symbole, mais il ne dirigeait pas à proprement parler: les franchises (Al-Qaida dans la péninsule arabique-Aqpa, ou Al-Qaida au Maghreb islamique-Aqmi) sont indépendantes et s’autofinancent depuis longtemps», explique Dominique Thomas, spécialiste des mouvements islamistes.
Cependant, ce décès pourrait venir conforter l’image d’icône d’Oussama ben Laden. «En tant que symbole, source d'idéologie, Ben Laden peut continuer à jouer un rôle par-delà sa mort», souligne Paul Pillar, ancien haut responsable du renseignement américain.
Pour les otages
Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, affirmait ce lundi matin que la mort d’Oussama ben Laden pouvait jouer «positivement» sur le sort des deux journalistes français retenus en Afghanistan. Un avis que ne partage pas Karim Pakzad, chercheur à l’Iris, spécialiste de l’Afghanistan et du Pakistan: «S’ils sont aux mains d’éléments liés à Al-Qaida, cela renforce au contraire la menace qui plane sur eux.» Mais, si les deux journalistes de France 3 sont aux mains des talibans, «ils tenteront encore de monnayer leur liberté, que ce soit financièrement ou politiquement, en demandant par exemple un retrait des troupes françaises d’Afghanistan.»
Karim Pakzad indique par ailleurs que la mort de Ben Laden lui procure «quelques inquiétudes pour le sort des otages français retenus par Aqmi». En effet, selon le chercheur, Al-Qaida est très affaiblie, mais ses «franchises» Aqmi et Aqpa sont très actives et représentent une menace. Pour Mathieu Guidère, au contraire, «les otages français d’Aqmi devraient pouvoir bénéficier de la mort de Ben Laden: l’intermédiaire désigné est mort, il va désormais être possible de négocier avec ceux qui les détiennent directement», analyse-t-il.
Pour l’Afghanistan
L’Otan a estimé ce lundi que ses opérations militaires en Afghanistan devaient continuer. Mais, comme l’explique Karim Pakzad, depuis deux ans, les Etats-Unis et l’Otan cherchent une solution politique via des négociations entre le gouvernement de Kaboul et les talibans. Le chercheur explique en effet qu’Al-Qaida est aujourd’hui très affaiblie en Afghanistan, et que «les talibans sont indépendants de Ben Laden depuis longtemps et sont désormais de simples nationalistes».
En conséquence, il ne devrait pas y avoir selon Karim Pakzad de recrudescence des violences en réaction à la mort de Ben Laden sur le sol afghan. «Ce décès ne changera pas la face de la guerre en Afghanistan», selon le chercheur. «Cependant, c’est un coup dur pour Al-Qaida dans les zones tribales du Pakistan voisin. La mort de Ben Laden aura un impact, surtout psychologique, sur les jihadistes du Mouvement des Talibans du Pakistan, qui sont sous l’influence idéologique d’Al-Qaida et de Ben Laden. Il faut s’attendre à quelques attentats-suicides sur le sol pakistanais», prédit le chercheur.
Pour le Pakistan
Dans la mesure où le pays aurait aidé les États-Unis, le Pakistan risque d’être visé par des représailles. Les talibans pakistanais alliés à Al-Qaida ont d’ores et déjà juré de venger Oussama ben Laden, en promettant d'attaquer des cibles américaines et le gouvernement d'Islamabad.
Car, au-delà de ces menaces, si l’opération américaine a été réalisée conjointement avec le Pakistan, «il s’agirait d’un changement majeur dans la politique pakistanaise», explique Karim Pakzad, soulignant que les services interarmées pakistanais ne pouvaient ignorer le lieu où vivait Ben Laden –une grande maison dans un quartier hypersécurisé à quelques kilomètres seulement d’Islamabad: «Ce n’est un secret pour personne qu’une grande partie de ces services le protégeaient», note-t-il.
Pour Obama
Le président américain est sans nul doute le grand vainqueur de l’opération. En effet, l’incapacité à capturer Ben Laden était devenue un boulet très lourd à porter pour l’administration Bush. Et, lors de la campagne de 2007, Barack Obama avait promis que si sa future administration avait la possibilité d’agir pour arrêter des terroristes au Pakistan, elle le ferait. «Il est souvent perçu comme quelqu’un de froid, de méthodique, ce qui est perçu comme négatif, rappelle Nicole Bacharan, politologue franco-américaine. Aujourd’hui on voit que son côté méthodique se montre efficace.»
Thomas Snegaroff, historien spécialiste des Etats-Unis, va plus loin, et voit dans cette opération une manœuvre d’Obama pour enfin réussir à incarner aux yeux de l’Amérique toute entière «le chef incontournable, le “commander in chief“». «Cette opération s’inscrit dans un cycle intéressant. Il y a quelques jours, Obama, sachant que Ben Laden allait bientôt être tué, a fourni son certificat naissance. D’une pierre, deux coups, il a dissipé le soupçon sur sa nationalité et s’est défait de son image de chef un peu faible, trop dans le dialogue.»
Celui qui a arrêté Ben Laden se place donc très bien dans la course électorale pour la présidentielle de 2012. «Il a désormais un vrai boulevard devant lui, il faudra guetter les prochains sondages de popularité», conclut Thomas Snegaroff. Un avis que Nicole Bacharan tempère, estimant que «sa réélection n’est pas dans la poche pour autant».