Côte d'Ivoire : «Si Gbagbo va jusqu'au bout, le conflit peut durer longtemps»

INTERVIEW – Bernard Conte, enseignant-chercheur au laboratoire des Afriques dans le monde à Bordeaux, revient sur le risque de conflit ethnique dans le pays...

Propos recueillis par Catherine Fournier

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Des hommes appartenant aux forces pro-Gbagbo patrouillent dans les rues d'Abidjan en Côte d'Ivoire le 1er avril 2011.

Des hommes appartenant aux forces pro-Gbagbo patrouillent dans les rues d'Abidjan en Côte d'Ivoire le 1er avril 2011. — CHINE NOUVELLE/SIPA

La bataille s’annonce plus rude que prévu à Abidjan entre les forces pro-Ouattara et les partisans de Gbagbo. Faut-il craindre un conflit ethnique?

Si Gbagbo va jusqu’au bout - et je pense qu’il ne se rendra pas -, le conflit peut durer longtemps. Sa garde présidentielle, ce sont des soldats aguerris, contrairement à l’armée «en guenilles» d’Alassane Ouattara.

Les combats pourraient-ils perdurer entre les deux camps au-delà d’un départ de Laurent Gbagbo ou d’un sort plus funeste pour l’actuel président?

Non, je pense que les combats devraient cesser , mais les blessures resteront, surtout si Laurent Gbagbo meurt en martyr. Or, il risque d’aller jusque-là puisqu’il se croit investi d’une mission divine. Cela va être très dur de panser les plaies. 

La tâche d’Alassane Ouattara s’annonce complexe…

S’il veut refaire la cohésion nationale, cela ne va pas être simple à gérer. Il va falloir qu’il aille dans le sens de la communauté internationale, intéressée par les ressources pétrolières en eaux profondes à la frontière avec le Ghana. Il devra donner des gages à son armée, les militaires vont demander leur part du gâteau. Et il faudra donner des gages aux ethnies musulmanes du nord, qui veulent «manger» à leur tour.

Quelle est la part musulmane de la population en Côte d’Ivoire?

Ce n’est pas loin de la moitié de la population. Mais les musulmans du nord ont beaucoup plus pâti de la crise économique des années 80, les présidents Félix Houphouët-Boigny (1960-1993) et Henri Konan Bédié (1993-1999) ayant depuis privilégié leur ethnie, les Baoulés - les chrétiens animistes du sud - dans la redistribution des richesses. Progressivement, le concept d’«ivoirité» est apparu, excluant les musulmans du nord. Laurent Gbagbo,  élu en 2000, a poursuivi ce système clientéliste avec son ethnie, les Bétés, de la région centre-ouest.  On est donc passé d’une rivalité économique à une rivalité ethnique et religieuse, très exacerbée.