La question se pose aux lendemains de la découverte de deux colis piégés partis du Yémen à destination des Etats-Unis à bord d’avions cargo: le fret est-il le talon d'achille de la sécurité aérienne? L’un a été trouvé en Angleterre dans un appareil de la compagnie UPS, l’autre à Dubaï (Emirats arabes unis) dans un entrepôt de la compagnie FedEx, où il transitait. Au moins l’un d’entre eux contenait, dissimulé dans une imprimante du PETN (tétranitrate de pentaérythritol), un explosif déjà utilisé par Al-Qaida dans la péninsule arabique (Aqpa). Et, selon les autorités britanniques, suffisamment puissant pour faire exploser les avions en vol.
Du coup, tout le monde s’interroge sur les mesures de sécurité encadrant le transport de marchandises. Notamment les pilotes d’UPS qui disent craindre pour leur sécurité face aux actes de terrorisme alors qu'au moins un des colis piégés découverts vendredi a transité via leurs appareils, a indiqué ce mardi la chaîne américaine CNN. Ils ne sont pas seuls. A Londres, l’Association britannique des pilotes de ligne (Balpa) a affirmé dimanche que le fret aérien était le parent pauvre de la sécurisation du transport. En concentrant les moyens humains et technologiques sur le contrôle des passagers, «on a ouvert des portes ailleurs», a-t-elle averti.
Al-Qaida en était-elle à son premier coup d’essai?
Fortement soupçonnée d’être derrière ces deux colis piégés, l’organisation terroriste d’Oussam Ben Laden avait déjà tenté d’acheminer des paquets aux Etats-Unis, selon le New York Times et ABC News. «C'est un scénario qui est envisagé», a confié un responsable du renseignement cité par le quotidien sous le sceau de l'anonymat. Selon ABC, les précédents envois devaient déterminer la durée de l'acheminement et vérifier s'ils pouvaient passer sans encombre le système de contrôle. Mais, ils auraient aussi eu pour but de déterminer à quel moment l'avion transportant les cartouches d'imprimante pourrait se trouver au-dessus de Chicago ou d'une autre ville américaine et ainsi déclencher les détonateurs, croit savoir le New York Times.
Que représente le fret aérien dans le transport de marchandises?
Transporté par des avions-cargo ou dans les soutes des avions passagers, le fret aérien représente un peu plus du tiers du commerce international en valeur. «La sécurité ne peut pas mettre toutes les activités à l’arrêt», a averti John Pistole, le directeur de l’administration américaine de sécurité des transports. «Nous devons trouver un équilibre. Le gouvernement américain en est bien conscient. Protéger la liberté de circulation est au cœur de notre mission», a-t-il ajouté au cours d’une conférence qui se tient aujourd’hui à Francfort, avec, notamment, l’Association internationale du transport aérien (Iata).
Quelles sont les mesures de sécurité pour le transport de marchandises?
Si les colis présents dans les avions transportant des passagers sont strictement contrôlés, ceux qui le sont par des avions uniquement cargo le sont moins systématiquement. Du coup, nombre de voix s’élèvent pour réclamer un usage plus systématique de la recherche par scanner des explosifs dans les colis. Seul problème: cette technologie ne respecte pas les mêmes normes partout dans le monde, et, surtout, les entreprises de fret sont réticentes à porter seules le fardeau financier qu’impliqueraient de telles mesures, tant en termes d’équipements que de temps. En 2009, ces entreprises se sont déjà heurtées à des responsables américains et européens désireux d'imposer une fouille par scanner de la totalité des containers transportés par voie maritime. Cette mesure censée entrer en vigueur en 2012 a été reportée. Plus concrètement, selon l’Iata, il n’existe, de toutes façons, pas encore de scanners assez grands pour contrôler les marchandises transitant à bord d’avions cargo. «Nous passerons en revue le contrôle du fret aérien, nous passerons en revue les processus que nous suivons, nous discuterons avec le secteur aérien», a néanmoins promis dimanche Theresa May, la secrétaire au Home Office sur l’antenne BBC.
Quelles mesures prendre dans l’immédiat?
Si elle a appelé un peu plus tôt à une coopération accrue entre les gouvernements afin d'améliorer la sécurité dans les avions, l'Iata a averti contre des décisions précipitées en matière de sécurité aérienne après les mesures prises par plusieurs pays européens. «Nous avons connu beaucoup de cas où (les solutions) ont eu des conséquences imprévues», a souligné Giovanni Bisignani, le directeur général de l'Association. «L'industrie coopère avec les directives des gouvernements sur des actions ciblées pour le fret en provenance du Yémen», a ajouté Bisignani. «Si des ajustements à plus long terme sont nécessaires, nous devrons les faire avec toutes les données en mains et des mesures ciblant des risques spécifiques.» Dans un premier temps, néanmoins, les compagnies aériennes pourraient être priées de transporter moins de fret dans leurs avions de transport de passagers.
En attendant, pas de changements?
Si, bien sûr. Sans garanties de sécurité pour les colis provenant du Yémen, la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas ainsi que l’Allemagne ont suspendu le fret en provenance de ce pays. Ce mardi, Berlin a même décidé d’aller encore plus loin en interdisant les vols de passagers au départ du Yémen à destination de son territoire. Sanaa s'est dit surpris de la décision allemande, selon l'agence de presse Saba. D'après une source officielle, qui parle de «punition collective», cela affecterait les efforts communs des deux pays afin de lutter contre le terrorisme. Aux prises avec des groupes terroristes de plus en plus actifs sur son sol, le Yemen ne veut surtout pas être assimilé à un Etat-voyou. Du coup, ce matin, ses autorités ont déclenché une opération militaire d’envergure pour retrouver Ibrahim Hassan Al-Assiri, proche d’Al-Qaida et soupçonné d’être derrière la confection des colis piégés. Un peu plus tard dans la matinée, des spécialistes américains sont arrivés dans le pays pour former les Yéménites à l'utilisation d'équipements sophistiqués de surveillance du fret dans les aéroports.