Hameed Nasser: «L'Irak ressemble à l'URSS après sa dislocation»

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Publié le 19 février 2010.

ENTRETIEN - Un Irakien témoigne des bouleversements vécus par son pays dans le livre «Revoir Bagdad»...

Chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), Hameed Nasser était interprète et fixeur pour les médias francophones avant l'intervention américaine en 2003, puis il a travaillé pour le think tank International Crisis Group (ICG)...

Comment étiez-vous perçu?
Interprète était un métier prestigieux sous Saddam Hussein (l'ex-président irakien, ndlr). Tout le monde me respectait. Mais après 2003, les gens m'ont regardé avec malveillance. Dans mon quartier, certains pensaient que je travaillais avec les Américains. J'ai été surveillé et suivi. Aujourd'hui encore, je suis considéré comme un espion, même par des cousins. J'ai donc décidé d'arrêter de travailler pour ICG et les médias.

A quoi ressemble l'Irak aujourd'hui?
A l'Union soviétique après sa dislocation. Il y a à la fois beaucoup de pauvres et de parvenus. La rue irakienne est bourrée de 4X4... Je pars régulièrement en Irak. C'est fou comme le niveau de vie a fait un bond depuis 2003. Sous Saddam Hussein, un prof gagnait 3 euros par mois. Aujourd'hui, il en gagne 900. La classe moyenne, qui avait disparu pendant l'embargo, revient peu à peu. Mais les Irakiens souffrent du manque d'infrastructures. Dans certaines zones, il n'y a pas d'électricité ni d'eau potable. La corruption - qui s'est décentralisée après la chute de Saddam - constitue un frein majeur à la reconstruction. Mais les Irakiens gardent espoir et sont moins pessimistes que les étrangers.

Une certaine accalmie est revenue dans le pays. Les Américains vantent le succès du «surge» (renforts, ndlr). Qu'en est-il?
Cela les arrange de dire ça. Mais cette accalmie n'est pas tant due aux renforts qu'aux négociations menées en coulisses avec les pays voisins, comme l'Iran (chiite, nldr). Téhéran a ainsi arrêté de financer et armer les milices en Irak, en premier lieu celle de Moqtada al-Sadr (chef radical chiite, ndlr). On ignore ce qu'a eu l'Iran en contrepartie. De son côté, le premier ministre irakien Nouri al-Maliki (chiite, ndlr) a gagné en légitimité en tenant un discours national et en s'en prenant aux miliciens sadristes - donc à sa propre communauté. Aujourd'hui, beaucoup de sadristes sont en prison ou en Iran.

Et côté sunnite?
Les Américains ont créé avec l'Irak le mouvement Al-Sahwa («le réveil islamique»), qui est composé d'environ 100.000 hommes, pour chasser Al-Qaida des zones sunnites. Ce qu'ils ont fait avec succès, notamment dans le dangereux «triangle sunnnite», qui est aujourd'hui plus calme. On n'est pas sûr de leur fidélité, mais comme ils sont désormais enlisés dans leur lutte contre Al-Qaida, ils vont devoir aller jusqu'au bout. Les Etats-Unis et l'Irak leur avaient promis qu'ils seraient ensuite réintégrés dans les forces de l'Etat. Ce que le mouvement réclame aujourd'hui. Mais le gouvernement irakien ne peut pas le faire, car son budget est déjà épuisé par les salaires de ses 2 millions de fonctionnaires - il n'y a pas de secteur privé en Irak, ravagé par la guerre.

Qu'attendez-vous des élections législatives du 7 mars, les deuxièmes depuis la chute de Saddam Hussein?
J'espère qu'elles permettront de se débarrasser du confessionnalisme pour entrer dans une phase de politisation de la rue irakienne. Il y a des alliances entre hommes politiques sunnites et chiites. C'est un signe de maturation. Ce qui est en jeu, c'est la nation, qui est pluraliste. Il faut que toutes les communautés religieuses se respectent. Mais l'exclusion de plus de 500 candidats aux législatives (accusés d'être des anciens membres ou partisans de l'ex-parti Baas de Saddam Hussein, ndlr) risque de perturber la scène politique.

*Revoir Bagdad, d'Hameed Nasser, éd. Hoëbeke, 19 euros.

Recueilli par Faustine Vincent
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