Comment détruit-on un homme ? Comment le prive-t-on de sa substance et de sa singularité ? Ce sont ces questions que soulève le Bulgare Vesko Branev dans son autobiographie, L'Homme surveillé, récit d'une vie ordinaire sous le régime communiste. Comme dans le film allemand La Vie des autres, Branev, aujourd'hui réalisateur, a eu accès à son dossier après la chute du mur. Son livre est né de là. Du désir de comprendre, de reconstituer le puzzle et, sans doute, de réintroduire de la cohérence dans la description aussi détaillée qu'impersonnelle de ses faits et gestes, consignés par les agents de la police secrète bulgare sur 4 000 pages.
A 77 ans, Vesko Branev, petit homme vif et rond au visage expressif, se souvient avec précision du moment où il a découvert son dossier : « On m'a montré une chambre de lecture. Il y avait trois personnes derrière moi, qui lisaient leur propre dossier. Dans le silence, j'entendais de temps en temps leurs soupirs. » De son côté, il découvre ceux qui l'ont trahi : des gens qu'il croyait avoir croisés par hasard, mais aussi des parents, des amis... « La police a très bien travaillé en cherchant et en trouvant des mouchards », glisse-t-il.
Au fil de sa lecture, un autre sentiment s'insinue, étrange et pénible. « Mon dossier décrit : "A 9 h il est sorti, à 9 h 30 il est monté dans le bus, à 10 h il est entré dans un magasin." Quand tu lis ça, tu ne vois qu'une vie pauvre, minable, privée de toute réflexion. Tu te sens comme un insecte. » Il parle lentement, cherche le mot juste. « Le plus humiliant, c'est de savoir que tu n'es pas libre. » D'autant plus humiliant, peut-être, que c'est cette liberté qu'il a tenté de préserver tout au long de ces années. Malgré la peur, qui s'insinue partout. Malgré les petites compromissions - accepter d'écrire un article de commande à la gloire du gouvernement. Malgré l'enfermement intellectuel, aussi, qui oblige à penser « comme eux ». « Au début, on fait semblant, explique-t-il. Puis, à force, on commence vraiment à penser comme ça. »
Pour tenter de « garder [son] âme », Branev a toujours refusé d'entrer au Parti. « Ni bourreau, ni victime », il a « essayé - car réussir était impossible - de garder [son] humanité » face à l'entreprise de déshumanisation menée par un système totalitaire, dont la force était de faire de citoyens ordinaires des complices. L'expérience a laissé des traces profondes. « Je ne suis pas la personne que j'aurais dû être sans ce régime. » Vingt ans après la chute du communisme, Vesko Branev se considère encore comme « l'homme qui est resté derrière le mur de Berlin ». Une barrière invisible s'est érigée entre lui et les autres, ceux qui n'ont jamais connu cela. Installé au Canada depuis 2001, il ne parvient pas à se « débarrasser de la vie [qu'il a] eue ». « Je cours, et quand je me retourne, elle est toujours à la même distance. » Il dit rêver depuis toujours d'écrire un livre ou un film qui intéresse « les gens de l'Ouest ». Alors, à la fin de l'entretien, il demande avec inquiétude : « Vous croyez que mon histoire peut intéresser vos lecteurs ? » W