TEMOIGNAGES - Ils habitent Paris ou Téhéran, ils sont chercheurs, auteurs ou encore internautes. Ils attestent d'un mouvement sans précédent qui, loin de s'essouffler, tente de mettre sur pieds une nouvelle société iranienne...
Ils étaient encore
plusieurs milliers dans les rues de Téhéran ce lundi. Plusieurs milliers à braver l'interdiction de manifester, faisant fi d'une mise en garde des Gardiens de la révolution, l'armée idéologique du régime iranien. Pourtant les gardiens ont averti, ce lundi, qu'ils écraseraient toute nouvelle protestation contre la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad.
Des menaces déjà mises à exécution. La répression policière aurait au moins dix morts ce week-end. Dimanche,
Neda, une Iranienne de 27 ans, a été tuée d'une balle dans la tête par les bassidjis, la milice islamique. Une mort filmée en direct et diffusée aussi bien en Iran que dans le monde entier via Internet. Mais les manifestants ne veulent pas céder. Pas maintenant. «Ils se disent que s'ils arrêtent maintenant, tous ceux et celles qui sont morts aujourd'hui l'auront été en vain. D'ailleurs, le décès de Neda Soltan a profondément touché les gens. Tout le monde en parle avec une boule au fond de la gorge», explique
Arafel*, un de nos internautes, qui habite à Téhéran et nous a contacté dans les commentaires.
Moussavi, héro malgré lui
Mais la ferveur de ces manifestants s'est détachée de l'enjeu électoral. «Les élections ont permis d'amplifier un mouvement qui existait déjà, explique Marie Ladier-Fouadi, chercheuse au CNRS, d'origine iranienne, «le mouvement est récupéré par les réformateurs, mais au fonds, les Iraniens profitent de cet espace libre que sont les manifestations pour enfin s'exprimer. Et les espaces libres sont rares dans le pays».
>> Retrouvez notre dossier sur la crise iranienne
Un sentiment partagé par Arafel: «Je pense que Moussavi et Karoubi ne sont plus que des icônes. Les Iraniens sont maintenant dans une voie qui est toute tracée: la liberté! Quelque soit le résultat final de ces événements.» L'enjeu n'est donc plus de choisir un président à l'Iran mais bel et bien de mettre fin au régime islamique. «Si les Iraniens ont massivement voté pour Moussavi, c'est avant tout pour la promesse de changement sur laquelle il a fait campagne, explique Mehdi Dadsetan, auteur, Iranien, du “chant des Mollahs: la république islamique et la société iranienne”, mais aujourd'hui Moussavi est dépassé par cet élan populaire. Il est devenu héro malgré lui.»
Les Iraniens veulent vivre et non survivre
Alors qu'attendent les Iraniens, si ce n'est un nouveau Président? «Ce que nous voulons, c'est bien plus qu'un changement profond. Les gens veulent être traités en êtres humains, alors qu'ils sont traités au mieux comme du bétail, et au pire comme un tas de poussière», s'insurge Arafel. Mehdi Dadsetan explique, quant à lui, que les Iraniens «veulent une perspective qui les motivent pour vivre et non plus survivre».
En plus d'une économie catastrophique - le taux de chômage est d'au moins 25% - les Iraniens n'ont aucun espace de liberté. «Les milices sont partout et ont tous les droits. Elles entrent dans les maisons les jours de fêtes, elles surveillent tout. De la vie publique à l'intimité la plus stricte», se révolte l'écrivain. «Alors ce que les Iraniens veulent c'est pouvoir s'exprimer librement sans avoir peur d'être inquiétés par la police, c'est pouvoir se promener en couple sans être suspectés. En un mot, ce que veulent les Iraniens, c'est simplement un Etat de droit.» L'auteur confie également son admiration pour cette jeunesse iranienne «si mûre, et si courageuse qui fait preuve d'une véritable conscience politique. Cette conscience politique est beaucoup plus affirmée qu'en 1979, lors de la révolution islamique. Je le sais, parce que j'y étais», précise-t-il.
Mais comme Arafel, l'écrivain regrette la timidité de la communauté internationale mais aussi des citoyens très peu mobilisés. «De l'Occident, nous attendons que vous nous disiez "nous sommes tous Iraniens", explique Mehdi Dadsetan, car il faut que les pays étrangers prennent position et dénoncent ce qu'il se passe chez nous. J'ai beaucoup d'espoir dans ce mouvement de protestation, mais je sais aussi que nous avons besoin de votre soutien.»
* Pour sa sécurité, notre internaute a préféré utiliser un pseudonyme.
Si vous aussi vous êtes en Iran, n'hésitez pas à nous faire part de vos témoignages dans les commentaires ci-dessous...
Maud Descamps