«Les gens se demandent où sont passées leurs voix»

IRAN Trois jours après la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, l’opposition crie à la fraude. Eclairage sur ce pays et ses citoyens...

Oriane Raffin

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Des Iraniens font la queue devant un bureau de vote pendant les élections présidentielles, dans le sud de Téhéran, le 12 juin 2009.

Des Iraniens font la queue devant un bureau de vote pendant les élections présidentielles, dans le sud de Téhéran, le 12 juin 2009. — Raheb Homavandi/REUTERS

Vendredi, Mahmoud Ahmadinejad a été réélu président de la république islamique d'Iran, avec près de 63% des voix. Mais ce score est sujet à de vives controverses, le principal opposant, Mir Hossein Moussavi dénonçant des fraudes massives.

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Y a t-il des preuves de fraudes?
Si Mahmoud Ahmadinejad affirme qu'il n’y a pas eu d'irrégularités dans l’élection, ce n’est pas l’avis des opposants et de la majorité des observateurs internationaux. «63% des voix pour Ahmadinejad cela m’étonnerait beaucoup», souligne Azadeh Kian-Thiebaut, chercheuse au CNRS. «Ils ont mis des chiffres dans les ordinateurs, car ils savaient très bien que Moussavi allait gagner.»

La franco-iranienne détaille: «En théorie, c’est plutôt la population rurale qui soutient Mahmoud Ahmadinejad, or, elle ne représente que 30% de l’électorat, donc elle ne peut pas suffire à la réélection. Il y a sans doute eu des fraudes massives, car même dans les villes d’origines de Moussavi et Karoubi, deux des opposants, Ahmadinejad arriverait en tête! Quant aux minorités religieuses, notamment les sunnites, elles n’auraient jamais voté pour Mahmoud Ahmadinejad. Où sont ces votes?»

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Qui sont les Iraniens?
En 30 ans, depuis la révolution de 1979, la société civile iranienne s’est énormément modernisée. Les jeunes sont quasiment tous alphabétisés. «C’est une société civile très vivante, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer», explique Thierry Coville, chercheur à l’Iris (Institut de recherches internationales et stratégiques).

Une population jeune. Azadeh Kian-Thiebaut, chercheuse au CNRS, insiste sur la jeunesse de la population: «70% de la société a moins de 40 ans. Ils n’ont pas vécu la révolution. Aussi, ils aspirent à l’ouverture sur le monde et à la reconnaissance des libertés. Ils veulent avoir une vie normale.»

Les femmes, très actives. Le rôle des femmes est également central aujourd’hui. «Elles représentent la moitié de l’électorat et plus de la moitié des personnes inscrites à l’université. Elles sont très actives, que ce soit socialement, culturellement, ou encore économiquement», ajoute-t-elle.

Une situation économique difficile. «Le taux de chômage chez les jeunes atteints 50%, dans l’ensemble de la population active, c’est 33%», détaille Azadeh Kian-Thiebaut, «le bilan économique de Mahmoud Ahmadinejad est très mauvais.»

Qui est dans la rue aujourd’hui?
«Ce n’est pas la jeunesse de la bourgeoisie urbaine. Ce sont des jeunes des classes populaires qui ont des problèmes pour leur survie et des revendications face à un programme économique qui n’a pas créé d’emplois. Certes, Ahmadinejad a donné plus aux pauvres, mais sans créer d’emplois, cela a juste renforcé l’inflation», explique Azadeh Kian-Thiebaut.

Pour Thierry Coville, «c’est le choc de la tricherie qui a entraîné la protestation: les gens se demandent où sont passées leurs voix».

Le mouvement va-t-il continuer?
«Tout va dépendre de la capacité des leaders réformateurs à organiser les protestations», souligne Thierry Coville. «A l’intérieur du régime, on peut aussi s’attendre à des règlements de compte. On est en effet dans une situation inédite en Iran où une faction a pris le pouvoir. Cela ne se passera pas simplement.» «Le problème, c’est que les sites réformateurs sont fermés, les portables sont filtrés, les rassemblements interdits», explique Azadeh Kian-Thiebaut, «On est dans une situation de coup d’Etat, donc c’est très difficile pour les opposants de se contacter. Les capacités de mobilisation sont très restreintes. Aujourd’hui, les manifestants demandent aux démocraties occidentales de ne pas reconnaître l’élection.»

Assiste-t-on à une nouvelle révolution?
Non, selon Thierry Coville, qui considère qu’il s’agit plutôt d’une «nouvelle phase». «L’Iran se radicalise. On se rapproche peut-être d’une militarisation du pouvoir.»

Quel avenir pour l'Iran?
La réponse de Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), en vidéo