BRESIL - La décision est historique. A dix contre un, les juges de la Cour suprême viennent de donner gain de cause aux Indiens du Roraima, qui luttaient depuis trente ans pour l'intégrité de leur réserve Raposa do Sol, l'une des plus grande du Brésil. Les fermiers blancs, installés illégalement sur ces terres, sont sommés de quitter les lieux.
De notre correspondante au Brésil
«Vingt-et-un leaders indigènes ont déjà été assassinés, plusieurs maisons ont été brûlées et des menaces ne cessent d’être enregistrées par la police fédérale. Nous sommes accusés de voleurs sur nos propres terres. Nous sommes calomniés, discriminés, et cette situation doit prendre fin», déclarait l’avocate indigène du peuple Wapichana, Joênia Batista de Carvalho, devant la Cour suprême le 27 août 2008 pour défendre l’intégrité territoriale de Raposa Serra do Sol, une réserve indigène de 1,7 million d'hectares (la moitié de la Belgique) située à la frontière du Venezuela et de la Guyane. 19.000 Indiens des ethnies Macuxi, Ingarikó, Patoma, Taurepáng et Wapishana y vivent.
Le procès qui vient de prendre fin les opposait à un groupe de riziculteurs venus s’installer sur leur terre au début des années 1970 et devenus très prospères: employant plus de 400 personnes et sont à l’origine de 7% du PIB de la région. L’Etat du Roraima, dans lequel se trouve la réserve, s’est même rangé à leurs côtés, en réclamant le morcellement des terres pour pouvoir continuer à cultiver.
Risque d'effusion de sang
Lula en personne s’y est opposé, en homologuant en 2005 la réserve et en demandant aux fermiers de quitter les lieux pour en respecter l’intégrité territoriale. Les riziculteurs et les habitants de la région qui les soutiennent ont alors fait front aux hommes de la police fédérale venus les déloger. L’épisode le plus violent de ces confrontations s’est déroulé le 5 avril, quand Paul César Quartiero, meneur des riziculteurs et également leader politique dans la région, a ouvert le feu sur neuf Indiens manifestant sur ses terres.
Le gouvernement de l’État du Roraima a alors demandé à la Cour suprême d’interrompre l’opération militaire et d’étudier une solution pacifique pour éviter toute effusion de sang. L’affaire a traîné en longueur, surtout lorsque l’un des onze juges de la Cour suprême –le seul à avoir voté contre la délimitation continue de la réserve- a demandé le temps de relire les 51 volumes du procès pour pouvoir se prononcer.
Le problème de l'indemnité pour les fermiers
La Constitution brésilienne de 1988 reconnaît aux Indiens leurs «droits originaires sur les terres qu’ils occupent traditionnellement, ces terres sont indisponibles et inaliénables, et les droits des Indiens sur ces terres sont imprescriptibles.» Mais tout le problème est justement de délimiter ces territoires. La décision prise ce jeudi va faire jurisprudence pour les 144 actions en cours, concernant la démarcation de terres indigènes dans les Etats de Bahia, du Para, Paraiba, et dans le district fédéral de Rio Grande du Sud en attente d’être jugés. Pour le président de la Fondation nationale de l’Indien (Funai), Márcio Meira, «cette décision est une grande victoire pour le Brésil. Non seulement pour le droit des Indiens, les Droits de l’homme mais aussi pour l’image international du pays.» De son côté, Ellen Gracie, une des onze juges, ex présidente de la Cour Suprême a déclaré « la délimitation de cette réserve est une dette ancestrale du pays envers les indiens. » Les 635 terres indigènes que compte le Brésil couvrent 12% de sa superficie, 600.000 indiens y vivent.
Les producteurs de riz pensaient avoir encore le temps de faire leur récolte de l'année (jusqu’à fin juin), qui représente 70 mille tonnes de riz et 50 millions de réais (15,5 millions d'euros), mais la Cour suprême n’a pas encore établi les conditions et la date précise de leur départ. Une indemnisation de 12 millions de réais devrait être débloquée. «Une vraie blague», a répliqué l’avocat des fermiers blancs. Si la Cour Suprême doit préciser les conditions de départ de ces derniers, elle considère en revanche que leur indemnisation relève des Tribunaux locaux et n’est plus de son ressort.
Charlotte Valade, à Rio de Janeiro