Pristina prend des couleurs en cette veille de fête d'indépendance. Sur le boulevard Mère-Teresa, artère principale du centre-ville de la capitale kosovare, une kyrielle de commerçants ambulants vend aux passants des drapeaux divers et variés. Aux couleurs bleu et or du Kosovo indépendant, ou frappés de l'aigle bicéphale noir sur fond rouge de la nation albanaise. Autre gros succès, le « Stars and Stripes », la bannière étoilée des Etats-Unis, pays auquel les Kosovars vouent une reconnaissance sans borne.
A deux pas du Théâtre national, Lulzim vend, lui, des téléphones portables et des cigarettes, mais tout au long de l'année. Cet ancien étudiant en informatique, âgé de 29 ans, a passé cinq ans sur des chantiers en Bavière, avant de revenir installer sur le macadam de sa ville natale un étal de fortune. Il y empoche 150 euros par mois. « Je n'ai pas les connexions pour intégrer l'administration », soupire-t-il.
Exil et galère, un parcours courant au Kosovo, où 75 % de la population a moins de 25 ans. D'après la Banque mondiale, le chômage frapperait entre 60 et 70 % des jeunes. Plus d'un tiers de la population se débat en dessous du seuil de pauvreté et le salaire moyen atteint péniblement 200 euros.
Une minorité parvient cependant à tirer son épingle du jeu. Des jeunes diplômés qui réussissent à intégrer l'administration, principal employeur du pays, ou à travailler pour les nombreuses institutions internationales et organisations non gouvernementales, qui maintiennent le Kosovo sous perfusion. A 25 ans, diplômé d'une université américaine, Jetmir Bakija manage l'Institut démocratique du Kosovo, un organe de renforcement de la société civile. Un bel exemple de réussite, mais trop rare.
« Le Kosovo avait des secteurs minier et sidérurgique forts, mais sous le régime de Milosevic, aucun investissement n'a été réalisé, analyse-t-il. L'enseignement universitaire a souffert et la guerre nous a fait perdre toute compétitivité. » Par ailleurs, les autorités ont privatisé le secteur d'Etat sans contrepartie en matière d'emploi. Malgré les espoirs de la population, un an après l'indépendance, les sociétés européennes se font toujours attendre.
Conscients du baril de poudre que représente une jeunesse désoeuvrée, sur fond de tensions entre majorité albanaise et minorité serbe, l'Union européenne et les Etats-Unis ont décidé d'injecter un milliard d'euros dans l'économie kosovare d'ici à 2011. « La pauvreté a été considérée par tous comme un sacrifice nécessaire. Nous sommes passés par un conflit sanglant et la priorité était d'abord l'indépendance, estime Jetmir. Mais désormais, même si on ne peut pas tout changer en un jour, les jeunes seront beaucoup plus attentifs et critiques envers ce que les dirigeants kosovars font pour eux. » ■De notre envoyé spécial à Pristina, Stéphane Siohan