REPORTAGE - Nos envoyées spéciales ont pu entrer dans la fac de droit d'Athènes, occupée depuis sept jours...
De nos envoyées spéciales à Athènes
Soudain, des applaudissements, et les regards des étudiants se lèvent simultanément vers le 4e étage de la faculté de droit d’Athènes, occupée depuis dimanche. Une nouvelle banderole vient d’être déroulée par des jeunes gens. Les autres, restés en bas, à l’entrée, fument une cigarette ou retirent leurs masques à gaz.
Nous sommes vendredi et ils reviennent d’une manifestation qui a rassemblé 4.000 personnes dans les rues de la capitale. Un rituel quotidien depuis
la mort d’Alexis, 15 ans, tué par un policier il y a presque une semaine.
Très vite, l’université, située en plein cœur d’Athènes, voit arriver près de 800 étudiants. Il y a quelques minutes, au moment du défilé, seul un jeune homme arpentait le hall dévasté, pour «assurer la sécurité et faire un peu de ménage». Alors que l’amphithéâtre qui va accueillir l’assemblée générale se remplit, deux étages plus haut, trois occupants bricolent… une radio pirate. «La station devrait être mise en service aujourd’hui ou demain», expliquent-ils dans une petite salle aux allures d’ancien bureau administratif. L’un d’entre eux, ingénieur, précise: «c’est très difficile», et de montrer, dans un coin de la salle recouverte de slogans, les différents morceaux et systèmes électroniques qu’il a mis un an à construire. «En théorie, tout le monde a le droit de s’exprimer, mais il y aura des programmes», ajoute l’ingénieur. Il sait déjà que la salle où nous sommes sera un studio, mais que c’est d’en haut du bâtiment, pour mieux capter les fréquences, que seront diffusées les émissions. «106, j’espère que vous trouverez!», lance-t-il, enthousiaste. Un autre projet de radio existe aussi dans l’université Polytechnique, occupée, elle aussi, depuis samedi.
Un lieu de débats dans le chaos apparent
A quelques mètres de là, dans l’amphithéâtre enfumé et bondé d’environ 500 places, s’enchaînent les interventions des étudiants de l’assemblée générale. Il n’y a pas de place pour tout le monde. Pas étonnant dans ces conditions que la «cafet’ autogérée» soit elle aussi remplie d’étudiants et de «travailleurs».
Au comptoir, ce sont des étudiants mobilisés qui servent, chacun met ce qu’il veut dans la caisse. Devant un café frappé, Soterios, étudiant en philosophie, Sophia et Nikolas, professeurs, débattent des récents évènements. Les deux trentenaires, ex-trotskystes, se réjouissent de cette «révolte de la jeunesse». Soterios ajoute, très sûr de lui: «Ce n’est que le début. Le gouvernement passe un premier test actuellement, mais quand les travailleurs s’y mettront –ce qui viendra forcément d’ici quelques mois avec la crise- ce sera autre chose.»
Sophia, elle, regrette «que certains détruisent des bibliothèques, des lieux de savoir qui finalement pourraient leur servir». Nikolas, revenu spécialement de Zurich où il travaille, évoque les émeutes de 2005, en France: « Pour nous et pour eux, l’école n’a pas la même signification. Pour nous, c’est un moyen d’éducation, de réussite sociale et d’épanouissement, pour eux, c’est l’oppression, parce qu’ils en sont exclus. Ils détruisent ce qu’ils ne peuvent pas avoir.» A quelques kilomètres de là, à l’université Polytechnique, un slogan recouvre le mur de l’entrée d’une ancienne salle: «Education is the Enemy!» («l’éducation est l’ennemie»).
Leila Minano et Delphine Bauer, envoyées spéciales à Athènes