Le problème de Poznan

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Publié le 13 décembre 2008.

CLIMAT - Selon les négociateurs de l'ONU, Singapour et et le Koweït figurent parmi les pays les plus pauvres du monde...

Publié sur Slate le 11 décembre 2008

Les négociations annuelles des Nations unies sur le climat, qui ont lieu en ce moment à Poznan, en Pologne, ont calé. Voilà pourquoi: les pays riches veulent que les pays pauvres s'engagent à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Les pays pauvres veulent que les pays riches financent ces réductions. Ces deux revendications sont depuis longtemps un obstacle majeur à tout accord sur le climat. Mais les négociateurs doivent faire face à un autre handicap de taille, qu'ils ont d'ailleurs fabriqué de leurs propres mains: la liste des riches et des pauvres, utilisée pour chaque accord, est complètement périmée!

C'est pour les négociations sur le climat de 1992 que l'ONU a dressé la liste des pays développés et des pays en voie de développement. Objectif: utiliser cette répartition pour assigner à chacun des responsabilités en matière de réduction des émissions. Mais les distinctions qui étaient jadis cohérentes ne le sont plus. L'Ukraine, par exemple, est considérée comme riche. En 1992, ce pays était automatiquement mis dans le même sac que les autres ex-membres de la puissante Union soviétique. Mais en 2007, ses citoyens ne figurent plus qu'à la 97e place mondiale en termes de PIB par personne (source: CIA World Factbook). Dans le même temps, Singapour, qui est désormais le 6e nation la plus riche du monde, a été classée comme pauvre. Inutile de dire que ce genre d'absurdités ne va pas aider les négociations internationales.

A l'origine, les négociateurs sur le climat ont défini très simplement la richesse. Ils ont d'abord pris la liste des 24 pays membres de l'OCDE, l'Organisation de coopération et de développement économiques, un club des pays riches, démocratiques et à économie de marché, formé en 1961. Il comprend les Etats-Unis, la plupart des pays d'Europe de l'Ouest, le Japon et quelques autres. Ils ont ensuite ajouté quelques ex-membres de l'Union soviétique, comme la Russie, la Biélorussie, et quelques pays d'Europe de l'Est comme la Pologne et la Slovénie. Le Protocole de Kyoto, conclu 6 ans plus tard, a conservé cette division. Les pays riches ont accepté de limiter leurs émissions de gaz à effet de serre alors que les pays pauvres ont accepté de ne rien faire.

A l'époque, l'accord présentait des imperfections. Aujourd'hui, il n'a plus aucun sens.Ainsi, la Biélorussie est considérée comme riche avec un PIB annuel par personne d'environ 10.000 dollars (7.500 euros). Conséquence: comme l'Europe ou le Japon, elle a des plafonds d'émissions de gaz à effet de serre. Le Koweït en revanche est considéré comme pauvre. Ce qui veut dire que le riche émirat pétrolier n'a aucune obligation, même si ses habitants sont à peu près 5 fois plus riches que les Biélorusses.

Conformément au Protocole de Kyoto, les pays développés ont deux façons d'atteindre leurs objectifs. Ils peuvent, bien sûr, réduire leurs propres émissions. Mais ils peuvent aussi financer des projets de réduction d'émissions dans des pays plus pauvres, comme la Chine ou le Pérou. Ils gagnent ainsi des crédits, qu'ils peuvent utiliser pour compenser leurs propres émissions.

Les conséquences sont aussi bizarres qu'injustes.
N'importe quel pays considéré comme pauvre peut être concerné. Même le Qatar, dont le PIB par personne est le plus élevé de la planète, est éligible. Et sans surprise, il en profite. Quant au «riche» Portugal (PIB par personne: 22.000 dollars, soit 16.400 euros), il pourrait ne pas réussir à remplir ses objectifs en termes d'émissions. A la place, il va devoir dépenser 500 millions de dollars (370 millions d'euros) pour acheter des crédits.

Les négociateurs ont conscience de ces problèmes.
L'Australie a récemment proposé que les pays considérés comme pauvres alors qu'ils ne le sont pas soient changés de catégorie et forcés d'assumer les mêmes responsabilités que les riches. Le Japon a de son côté proposé son propre classement, qui diviserait le monde en trois groupes: un ensemble élargi de pays riches, un groupe intermédiaire de pays qui se développent rapidement, et enfin les Etats les plus pauvres.

Mais il y a eu une forte résistance.
Les négociateurs de la «pauvre» Chine et du «pauvre» Brésil ont bruyamment protesté. Le plus exaspérant, c'est l'opposition tranchée de Singapour, qui, en termes de richesse par personne, se place devant les Etats-Unis, la Suède et le Japon.

C'est une situation dangereuse. Aussi longtemps que les négociateurs insisteront pour traiter Singapour, la Chine et le Togo comme faisant partie du même groupe, celui des pays pauvres, ils seront incapables de définir des règles qui fonctionneront pour tous. Et s'ils continuent à prétendre que l'Ukraine et la Suisse sont comparables économiquement et tous deux riches, ils vont avoir du mal à fixer les obligations des pays riches.

Reconnaître un groupe intermédiaire de pays
, avec par exemple la Chine et le Brésil, serait un grand pas. Ces pays sont suffisamment riches pour pouvoir réduire d'eux-mêmes leurs émissions, mais encore suffisamment pauvres pour avoir besoin d'être aidés pour faire plus. Ils n'ont pour l'instant pas de place naturelle dans le régime actuel. Si les réformes permettaient aux négociateurs de ne plus concentrer toute leur attention sur les problèmes que posent ces pays, les progrès pourraient être plus rapides.

Certes, changer la manière dont les pays sont classés ne sera pas la panacée.
Les diplomates des gros pays en voie de développement essaieront toujours d'éviter de s'engager, peu importe la catégorie dans laquelle leur pays est placé. Et certains pays n'entrent dans aucune catégorie. L'Inde surtout: ses habitants sont les 136es du monde en termes de richesse (derrière le Nicaragua et l'Irak). Mais ce serait dangereux de ne pas lui imposer de réduction d'émissions, dans la mesure où l'Inde est aussi le 3e ou 4e plus grand émetteur de gaz à effet de serre du monde. Remplacer un système rigide de catégories par un autre ne suffira pas. Les négociateurs auront toujours à procéder à de difficiles ajustements.
Michael A. Levi (Slate) - traduction 20minutes.fr
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