«Face à la Camorra, l'Etat italien doit redevenir le patron»

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Publié le 22 octobre 2008.

JUSTICE - Fer de lance de la lutte contre la mafia de Campanie, l'ancien sénateur Lorenzo Diana revient sur le spectre criminel qui hante l'actualité italienne...

Il répond avec gentillesse, pèse ses mots, ne veut pas dramatiser la situation. Lorenzo Diana combat la Camorra depuis toujours. En 1994, les mafieux de Campanie ont abattu un membre de sa famille de deux balles dans la tête. C'était don Peppino, le prêtre de Casal di Principe. La soutane ne protège pas des balles.

Ancien sénateur, il a conduit l'accusation dans Spartacus, le procès fleuve contre le cland des Casalesi conclu en juin, Lorenzo Diana veut rester optimiste. Malgré les menaces de mort qui planent sur lui, il continuera de se battre au sein de la commission anti-mafia. Entretien.

Que pensez-vous de l’affaire Cosentino qui secoue le pays?

Au-delà de l’aspect judiciaire, cet événement est politique par essence. C’est un coup porté à la classe politique et aux magistrats. L'épisode Cosentino met aussi en exergue le manque d’implication dans la lutte contre les organisations criminelles. Il faut un engagement beaucoup plus fort! Les postes à responsabilités sont touchés, la complicité présente à tous les niveaux.

Pensez vous que le gouvernement Berlusconi favorise ce genre de comportements?
Je n’irai pas jusque-là. Mais il est certain que la scène politique est tâchée. Le manque de détermination de la classe politique montre qu’il y a un réel problème. Les collusions aussi. Et Berlusconi, sans encourager cet effet, ne met pas toutes les cartes de son côté pour le résorber. Au contraire, il contribue à ralentir l’effort contre les mafieux. Cosentino est toujours dans le gouvernement! Par son attitude arrogante, Berlusconi jette le discrédit sur les dirigeants. L’Etat n’est pas assez sérieux et a tendance à baisser sa garde. Face aux activités illégales, il faudrait une réaction forte, qui permettrait au peuple d’avoir confiance en sa classe politique.

Ce sous-secrétaire d’Etat vient de Casal di Principe
Le fait qu’il vienne de Campanie n’est pas la seule explication. Mais ce n’est pas anecdotique, ce n’est pas le premier cas. Combien de conseillers municipaux ont vu leur lien avec la Camorra révélé au grand jour… La bonne nouvelle, c’est que plusieurs enquêtes sont en cours.

Cette origine n’explique pas tout?
Non. Casal di Principe est un des exemples d’Etat dans l’Etat. Le gouvernement y a totalement perdu pied au profit de l’organisation mafieuse. Mais ce serait sous-estimer l’influence de la Camorra que de la réduire à cette ville. Casal di Principe n’est que la partie visible de l’iceberg. Le rôle de la Mafia existe dans bien d’autres communes de Campanie. Il est expansif et de facto beaucoup trop important. Les criminels effectuent un véritable contrôle du territoire, et même la présence de soldats italiens ne peut aujourd’hui le cacher. Le racket est extrêmement organisé, et cela devient invivable pour le citoyen.

Le procès Spartacus a abouti en juin dernier à la condamnation à perpétuité de plusieurs parrains de Casal di Principe. C’est une victoire majeure...
(Il coupe) Le procès Spartacus n’est pas suffisant. Nous avons remporté une bataille, pas la guerre. Il faut que l’Etat redevienne le patron. Qu’il restaure les libertés fondamentales de ses citoyens. Vous, les Français, vous avez l’impression que ces droits simples, donnés par la révolution de 1789, sont acquis et immuables. Mais à Casal di Principe, ils ne le sont pas. Il faut que ce soit juridiquement acceptable de pouvoir dénoncer des activités illicites sans risquer sa vie.

Les menaces qui pèsent sur les familles des repentis sont intenses. Et dissuasives…
C’est inacceptable. Les collaborateurs de justice sont pourtant des instruments indispensables. Ce contrat d’échange doit être utilisé et même encouragé.

Le personnage de Francesco Schiavone, dit «Sandokan», ressemble à un personnage de film holywoodien…
Francesco Schiavone a vécu 20 ans dans l’impunité à la tête d’une organisation criminelle. C’est une figure qui est aujourd’hui en prison. Mais il continue de nous narguer et représente encore un défi que l’Etat a du mal à relever. En mettant tant d’années à le condamner, l’Etat a manqué de fermeté.

Roberto Saviano, de plus en plus menacé, veut quitter l’Italie...
On ne peut pas tolérer qu’un jeune écrivain risque sa vie juste pour avoir fait son métier. Juste pour avoir sorti un livre… On ne peut pas tolérer que la liberté de parole et d’expression soit ainsi confisquée. Mais je comprends qu’il veuille quitter l’Italie, c’est un homme dans la fleur de l’âge. J’espère qu’il restera car le combat peut se mener dans le pays. On peut résister ici.

Le rôle de l’Union Européenne est trop faible?
Je crois qu’il faut effectivement une coopération européenne plus forte, qui devrait pouvoir soutenir les efforts effectués par les pays. Et je ne parle pas que de l’Italie. L’UE doit pouvoir apporter plus d’instruments pour rendre la lutte plus efficace.

Des motifs d’espoir?
L’Italie doit être crédible. Que ce soit dans l’Europe ou vis-à-vis d’elle-même. Il faut continuer à lutter, ce que je fais à travers la fondation Antonino Caponnetto. Cette situation aujourd’hui, en 2008, n’est pas acceptable. Nous devons nous libérer de cette anomalie.

Recueilli par Alexis Ferenczi
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