A quoi sert l'Eufor ? Six mois après le déploiement de cette force européenne à l'est du Tchad et au nord-est de la Centrafrique, la question continue de diviser la population et les humanitaires, voire les militaires eux-mêmes. « Je ne sais pas pourquoi je suis là », lâche ainsi un soldat français sous couvert d'anonymat. Initialement, l'Eufor devait permettre de prévenir l'exportation du conflit du Darfour voisin, à l'ouest du Soudan. Sauf qu'entre le moment où la communauté internationale s'est mise en branle et le déploiement effectif des forces, la situation a changé. « A l'époque, on craignait que les djandjawids [milices soudanaises sévissant au Darfour]n'embrasent le Tchad. Ce qui n'a pas été le cas. A l'Est, les Tchadiens sont confrontés à de la criminalité ordinaire », explique le colonel Zimmer, porte-parole de l'Eufor. Cette dernière, chargée notamment de « contribuer à la protection des civils en danger, en particulier les réfugiés et les déplacés », a donc changé de tactique sans que le mandat de l'ONU, assez flou, n'ait besoin d'être modifié. Elle passera ensuite le relais à une force onusienne, comme l'a voté le Conseil de sécurité dans une résolution mercredi.
Insécurité en hausse
Pour tenter de dissuader les coupeurs de route, qui terrorisent la population, l'Eufor mise donc sur les patrouilles armées. Le but ? « Montrer qu'on est là, collecter du renseignement pour préparer le terrain à la force qui nous succédera, et rassurer les civils », explique le colonel Zimmer.
En apparence, le système fonctionne. Dans la ville de Troané (Est), où l'Eufor fait sa démonstration de force ce jour-là, Rachid Amad, un habitant, estime ainsi que « sa présence a quand même changé les choses. C'est mieux qu'avant. Mais les coupeurs de route sont toujours là, ajoute-t-il. Il y a une semaine, quatre hommes armés ont tiré sur des gardiens de troupeaux et pris du bétail. » L'attaque a fait trois morts et un blessé. « A défaut de rétablir la sécurité, on donne un « sentiment » de sécurité, ce qui est déjà important », décrypte le colonel Zimmer, qui rappelle que l'Eufor ne compte que 3 300 hommes pour couvrir une région presque aussi vaste que la France. Le Haut Commissariat aux réfugiés, lui, est formel : « L'insécurité s'est aggravée dans l'est du Tchad depuis l'an dernier », affirme Annette Rehrl, sa porte-parole, statistiques à l'appui. « Là où l'on n'est pas ou plus, l'insécurité revient », reconnaît le général Ganascia, patron de l'Eufor au Tchad.
Pas de pouvoirs policiers
L'efficacité de l'Eufor est d'autant plus limitée qu'elle est dénuée de pouvoirs policiers dans une région où l'impunité règne en maître. Ces restrictions alimentent la frustration, comme l'a constaté le général Ganascia lors de son passage dimanche à Troané pour rencontrer le sous-préfet local. « On se demande quand l'Eufor va pouvoir faire quelque chose contre l'insécurité, même si ce n'est pas dans votre mandat, plaide Isaka Adoum, le sous-préfet. Nous ne pouvons pas vous demander l'impossible et c'est à nous de faire un effort. Mais votre appui est nécessaire. »
Ces limites de l'Eufor, la force onusienne qui lui succédera à partir du 15 mars 2009 devrait pouvoir les repousser. « Elle sera dotée d'une police militarisée. On va aussi construire des prisons et aider à renforcer la justice locale », nous explique Victor Angelo, représentant spécial de l'ONU au Tchad. Malgré ces efforts, reste à savoir ce que la future force pourra faire quand elle croisera sur sa route des criminels liés au pouvoir tchadien, qui entend rester seul maître dans son pays.