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«Bizarre.» C’est ce que la chancelière allemande Angela Merkel a
dit quand elle a appris que
Barack Obama voulait prononcer un discours de campagne majeur devant la Porte de Brandebourg, à Berlin. A l’endroit même où il y avait le Mur de Berlin, où Ronald Reagan a appelé l’Union soviétique à «démolir ce mur», et non loin de là où Kennedy a dit «Ich bin ein Berliner» - je suis berlinois – pour manifester sa solidarité avec les citoyens de cette ville alors divisée.
On peut comprendre la, Angela Merkel. On trouverait ça bizarre aussi si des politiciens étrangers faisaient des discours de campagne devant le Lincoln Memorial ou demandaient à utiliser le Washington Monument à des fins politiques.
Mais tout le monde n’est pas d’accord. «Nous allons l’accueillir chaleureusement.» C’est ce qu’a déclaré Klaus Wowereit, le maire de Berlin, quand il a appris les doutes de la chancelière. Rien de surprenant. Avec cette obamamania qui se répand en Allemagne –
le dernier sondage montre que 72% des Allemands souhaitent qu’il gagne – Wowereit le social-démocrate pouvait difficilement manquer d’enthousiasme. Ca lui donne l’occasion de s’opposer à la chancelière de centre-droit, de promouvoir sa ville et d’être sur la photo aux côtés de
l’Américain le plus populaire depuis Elvis.
Dans ce qui est devenu une petite controverse (la porte de Brandebourg?), les deux parties sont toutefois passées à côté du principal. En fait, ce ne sont pas seulement les Allemands mais tous les étrangers qui devraient se réjouir du projet d’Obama, même s’il est délicat à appliquer. Et ils devraient se réjouir non pas de la pub apportée au maire de Berlin, mais parce que ça montre que la culture politique américaine évolue rapidement.
Pour le dire plus crûment: depuis quand les candidats américains, surtout les candidats qui ne sont pas des présidents sortants, font-ils campagne à l’étranger? Pas de véritable précédent. Voilà pourtant où l’on en est, à quelques mois de l’élection. John McCain
vient de rentrer du
Mexique et de Colombie, où il a parlé des vertus du libre-échange et de la guerre contre la drogue, et où il a appris par coïncidence
les détails de la libération des otages des Farc. Même s’il a finalement laissé tomber l’idée de la Porte de Brandebourg, Obama projette toujours de rencontrer les dirigeants français et britanniques et de prononcer au moins un discours devant une foule d’étrangers. Cela ne serait pas arrivé si les équipes de campagne ne reconnaissaient pas que les affaires étrangères comptaient un minimum pour les électeurs américains.
Certes, on est encore loin d’un débat présidentiel sur l’intégrité du territoire moldave ou sur le processus de paix congolais. Mais il est clair que certains Américains se préoccupent de savoir comment leur pays est perçu à l’étranger et sont conscients des dégâts causés par l’administration actuelle à l’image de l’Amérique. Et c’est une bonne chose (même si je sais que vous ne souhaitez pas que tout le monde vous aime tout le temps): c’est important la façon dont les Etats-Unis sont vus à l’étranger, et pas seulement parce que c’est cool d’être populaire. Quand l’Amérique et ses valeurs sont admirées dans d’autres pays, les politiciens américains ont plus d’influence sur les affaires du monde.
Il est bon aussi que les électeurs américains réfléchissent à la manière dont leur président sera perçu à l’étranger, parce que c’est là qu’il passera une grande partie de son temps, que ça lui plaise ou non. Bill Clinton a fini par essayer de négocier pour la paix au Moyen-Orient; Georges Bush a finalement fait l’Irak. Si Obama et McCain doivent à l’avenir se préoccuper des étrangers, ce n’est sûrement pas une mauvaise idée qu’ils prouvent qu’ils savent le faire.
Je ne vais pas en faire trop sur cette évolution: le gouffre traditionnel qui existe entre ce que les électeurs américains veulent (l’économie, bien sûr) et ce que leur président fait en réalité la plupart de son temps (la politique extérieure) va certainement persister. En effet, on découvrira peut-être que l’équipe de campagne d’Obama s’est trompée en pensant que les électeurs américains aimeraient voir leur candidat à l’étranger. Ils seront peut-être vexés.
Cela vaut tout de même la peine de s’arrêter un instant sur ce moment culturel, même si c’est temporaire. Personne que je sache n’a prévu que la Porte de Brandebourg – construite par Friedrich Wilhem II, abîmée par Napoléon, admirée par les nazis et coincée à la frontière entre l’est et l’ouest pendant la Guerre froide – serait un jour vue comme un décor de politique américaine, un lieu de campagne acceptable, au même titre que les dîners du New Hampshire et les parcs nationaux, par un staff de campagne. Des experts en politique étrangère partout: savourez donc ce moment le temps qu’il durera.
Posté lundi 14 juillet
Par Anne Applebaum