REPORTAGE - Plusieurs milliers de personnes ont été ensevelies dans toute la ville, au pied des montagnes, mais leurs proches sont évacuées par l'armée...
Ils marchent au pas, main dans la main, derrière une pelleteuse jaune. On dirait presque une procession funèbre. L’homme et la femme sont silencieux: ils cherchent un de leurs pères et leur petit garçon. Han Wang, à 70 km à l’est de l’épicentre, a été cruellement touchée. Avant le séisme de lundi, elle comptait 70.000 habitants. Aujourd'hui, elle est interdite aux journalistes étrangers.
Arrivés dans le quartier de Lao Miaoshui, le couple se dirige vers un voisin, qui, pelle à la main, cherche sa mère sur un énorme tas de gravas. «C’était un club de loisirs pour personnes âgées, ils jouaient tous au mah-jong lorsque le tremblement de terre a commencé», raconte-t-il. Wang Chen regarde la scène. Cet homme de 42 ans, le regard sombre et visage en sang, attend «son fils», depuis trois jours contre un poteau encore debout. «Il travaillait à l’hôtel voisin, et à cette heure-là, était dans sa chambre. Je suis sûr qu’il est enseveli ici, avance-t-il avant de se mettre en colère. Mais en trois jours, les secouristes n’ont pas avancé. Plusieurs centaines de personnes sont enterrées sous les gravas, ils n’en ont dégagées que six. On manque d’aide!»
Plusieurs milliers de personnes ont été ensevelies dans toute la ville, au pied des montagnes. «Là-bas, à l’école, on entendait encore, mercredi, monter des voix d’enfants des gravas, des pleurs et des appels au secours, affirme un jeune secouriste volontaire, Davy. Maintenant, ça fait presque 72 heures depuis le séisme. On n’entend plus rien.» Quelques personnes ont été dégagées vivantes des gravas par les premiers secours arrivés mardi, mais aujourd’hui, plus personne n’a vraiment d’espoir dans le centre ville de Han Wang.
«Nous, nous attendons nos maris, explique à trois kilomètres de là une femme assise à califourchon sur une mobylette. A cet endroit, la route qui part de Han Wang dans la montagne a été totalement détruite par le séisme et les éboulements qui ont suivi. Ils travaillent là-haut, jusqu’à maintenant on n’a pas réussi à les joindre, mais depuis ce jeudi matin, les habitants parviennent à redescendre, et l’aide à monter.» «On a de l’espoir, ajoute une de ses amies. Il ne faut pas perdre espoir.»
>> A venir, un reportage sur la route de Chingping
«C’est important de retrouver sa famille, de les voir une dernière fois», avoue Ai Pingping, en écrasant deux larmes entre son masque et ses lunettes. Cette jeune femme de 25 ans est agenouillée devant son père, qu’elle recherchait depuis mardi sur un tas de débris du quartier de Lao Miaoshui. «Il manque encore ma mère et ma grand-mère. Ils habitaient là, au cinquième étage d’un immeuble de six.» A l’endroit qu’elle désigne, il n’y a plus qu’un tas de 20 mètres de haut de briques, de tuiles et de verre brisé, que son oncle a escaladé. Depuis trois jours, il effectue un travail minutieux sur une fourmilière de débris. Il pense avoir repéré l’une des deux femmes et aussitôt, un groupe de soldats le rejoint pour l’aider.
Sur des planches mal assurées, ils croisent le voisin de tout à l’heure et ses trois sœurs, en pleurs. Deux brancards les suivent. Ce sont leurs parents, que les soldats ont recouverts d’une couette et d’une couverture qui traînaient, avant de les déposer côte à côte sur le trottoir, le plus loin possible d’un immeuble qui menace de s’écrouler. Aussitôt, les sœurs sortent bâtons d’encens, papiers de fausse monnaie et bougies, et créent un petit hôtel. Le voisin avale d’un trait un godet d’alcool de riz: il boit une dernière fois à la santé de ses parents, alors que ses sœurs s’agenouillent.
A une quinzaine de mètres de là, des habitants regardent la scène entre crainte et envie: eux aussi attendent de retrouver des proches. Malgré la température qui s’élevait, en ce jeudi-après-midi, et rendait l’atmosphère plus difficilement respirable, jusque dans le campement de secours établi sur la place centrale. Sur la route qui sort de la zone sinistrée, plusieurs barrages successifs de police ont été montés sur 20 km, empêchant tout véhicule autre que les secours de passer. Ceux-ci, remplis de passagers en combinaison orange fluo ou des camions à arceaux voyageant à vide, semblent d’ailleurs encore plus nombreux que d’habitude. Ce qui laisse présager que très vite, les habitants de Han Wang n’auront plus le temps de faire leurs adieux aux défunts.
De notre envoyée spéciale à Han Wang, Caroline Dijkhuis